Rhone Alpes

Adieu Gary

Nassim Amaouche - 2008 - France -

Le récit d’Adieu Gary s’appuie sur deux temporalités – celle chronologique du retour et celle plus poétique et politique du pays natal – qui se déploient de manière variable dans les trois parties du film. La chronologie du retour et la logique d’exposition structurent une première partie où l’on identifie sans peine le déroulement de la première (séq. 1-9), puis de la deuxième journée (séq. 10-16) de Samir dans la cité. L’une et l’autre sont marquées, en particulier, par le rythme des dîners (séq. 8, 13 et 15) et des soirées (séq. 9 et 14-16). Mais cette continuité temporelle se délite dans la deuxième partie (séq. 17-27), où les ellipses pèsent de tout leur poids d’indécision. Nous ne saurons pas précisément combien de temps Samir a supporté son emploi (« pas longtemps », dit Francis), ni le temps qu’il lui aura fallu pour séduire Nejma. Tout cela peut se produire en une journée ou en quelques semaines. Une seconde temporalité, celle du lieu, a pris le pas sur la première.


Cette temporalité s’est déjà construite sur la répétition de scènes quotidiennes constituées en « vignettes » qui suivent le schéma « musical »Entretien avec Nassim Amaouche et Jean-Pierre Bacri, in Evene.fr. de la reprise des thèmes (l’attente dans la rue, les gestes du travail, etc.) et de leur évolution : « “Adieu Gary” parle de la fin d’une certaine époque ouvrière… et du début d’une autre, d’une transformation »Entretien avec Nassim Amaouche, in dossier de presse du film.. Cette transformation globale se lit en particulier dans celle, locale et emblématique, qui voit la reconversion de la Maison du Peuple en mosquée (séq. 24, 28 et 35). Or cette ponctuation fait justement le lien entre la deuxième et la troisième partie du film (séq. 28-35) qui revient au temps chronologique en une journée où se dénouent les enjeux de filiation (séq. 28-33), puis en un lendemain où se dénoue la relation amoureuse (séq. 34). Cette compression temporelle permet la résolution de l’intrigue mais ne clôt pas le récit, car au nouveau départ de Nejma répondent aussitôt ceux de la machine puis de la mosquée (séq. 35) qui, in fine, réaffirment le temps long de la mémoire et de l’histoire du lieu.

 

Fragmentation temporelle et structuration spatiale
La coexistence de deux temporalités – celle du retour et celle du lieu – fait qu’Adieu Gary se caractérise par une narration à la fois brève (75 min.), lente et fragmentaire : une narration que le cinéaste a voulue « portée sur la sensation plutôt que la réflexion »Entretien avec Nassim Amaouche et Jean-Pierre Bacri, in Evene.fr.. Le montage regorge d’ellipses qui nous entraînent directement d’un lieu ou d’un moment à un autre, avec ou sans l’aide d’une transition musicaleCf. « Rythme d’usine et musique de western », par Martin Barnier, in rubrique « Mise en scène ».. De même passe-t-on aisément d’un personnage et donc d’une histoire à un(e) autre, car le point de vue de Samir est central mais non exclusif. Le « retour au pays natal » prend ici la forme d’une chronique collective, et non d’un « cahier » individualiséAimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (1939), Présence africaine, 1983.. Ce régime particulier affecte à la fois notre perception de l’écoulement temporel et la caractérisation des personnages, également fragmentaire et donc progressive. Par exemple, il faut une bonne demi-heure avant que l’on comprenne le lien de parenté qui unit Nejma, Abdel et le vieux joueur de cartes (séq. 15). Autant, voire plus que les personnages, ce sont les lieux qui structurent le récit. Passé le générique ouvert sur la campagne ardéchoise (séq. 1-2), le film ne s’écarte presque plus d’un espace systématiquement cloisonné : celui de la cité où les seuls trajets possibles relient, via la rue principale, les logements clos au local collectif (la Maison du Peuple) ; celui des lieux de travail passé (l’usine) et actuel (le supermarché). Chaque excursion de Samir en dehors de cet espace résonne donc comme une libération, qu’elle soit professionnelle (séq. 20), amoureuse (séq. 25 et 30) ou gastronomique (séq. 34) : les bords du fleuve, le jardin, la ville même proposent une échappatoire possible, de même que les ailleurs lointains le font pour Icham (le « bled ») ou Nejma (Paris). Mais Samir a déjà son ailleurs : un « là-bas » qui désigne pour lui la prison. Pour le personnage comme pour le lieu, l’ouverture finale du film ne peut donc être que très relative.

Martin Goutte

 

Séquence 1
00’00’’ Générique (1)
Jingle StudioCanal. Début du générique en lettrage blanc sur fond noir ; bruits et paroles d’une sortie de prison. Suite du générique en lettrage blanc sur un long travelling avant en voiture dans un tunnel ferroviaire [musique]. Fondu au blanc à la sortie du tunnel : titre du film.

Séquence 2
02’39’’ Générique (2)
Deux frères (Samir et Icham) roulent sur les rails d’une voie de chemin de fer, s’arrêtent pour uriner et discuter. Ils repartent [fin du générique : nom du réalisateur].

Séquence 3
04’13’’ L’attente
Un homme (Francis) fait le guet à sa fenêtre. Il se rend chez sa voisine, qui teste des produits pour un laboratoire pharmaceutique. Inquiet du retard de ses fils, il décline l’invitation à déjeuner. Le fils de la voisine arrive et ne le salue pas.

Séquence 4
07’17’’ L’arrivée
Les deux frères arrivent à la gare déserte, accueillis par l’aiguilleur-mécano Zico. Samir remonte la rue principale et salue le fils de la voisine (José), assis sur une valise, et un ami handicapé (Abdel), assis dans un fauteuil roulant. Samir est accueilli par son père, ils s’embrassent et discutent autour d’un café : l’usine de Francis a fermé et elle est transportée par train en pièces détachées.

Séquence 5
11’00’’ De la rue au café
Samir rentre dans la chambre qu’il partage avec son frère. Par la fenêtre, il voit passer une jeune femme, puis un adolescent en scooter qui apporte un sachet de drogue à Abdel. Samir le rejoint et ils se rendent ensemble à un café, où Abdel fait une « livraison ». Samir lui reproche de l’avoir mêlé à cela.

Séquence 6
14’45’’ Le train (1) Francis regarde passer un train par sa fenêtre.

Séquence 7
15’14’’ Le supermarché (1)
Francis fait ses courses au supermarché, où il croise Icham, déguisé en souris pour la « semaine du fromage ».

Séquence 8
15’49’’ Dîner « en famille »
Dîner chez la voisine (Maria), où José regarde un film avec Gary Cooper. Samir doit travailler dès le lendemain dans le même supermarché qu’Icham, lequel apprend l’arabe pour aller travailler au Maroc. Francis s’emporte contre ce désir de retour « au bled », mais la tension retombe en s’amusant de l’âge de Thérèse, dont ils s’apprêtent à fêter l’anniversaire au café.

Séquence 9
18’47’’ Le concert
Anniversaire de Thérèse. En fin de soirée, tous écoutent la jeune femme déjà aperçue, qui apprend un chant avec un joueur d’oud.

Séquence 10
21’14’’ Désoeuvrement (1)
Jour [le lendemain]. Un jeune homme joue à toréer face à un train. L’adolescent au scooter récupère de la drogue qu’il apporte à Abdel. Francis entre dans l’usine désaffectée pour y déplacer une machine.

Séquence 11
23’23’’ Le supermarché (2)
Au supermarché, Samir revêt son déguisement et remplit les rayons. Il croise Nejma, accompagnée de son neveu, et échange quelques mots avec elle, visiblement embarrassé.

Séquence 12
26’16’’ Du café à la rue
Au café où elle travaille, Nejma confie l’enfant à Abdel. Dans la rue, l’enfant va voir un vieil homme (son grand-père) qui joue aux cartes avec un ami imaginaire. José est assis à côté, sur sa valise. Francis provoque le laborantin de la firme pharmaceutique qui vient de rendre visite à Maria. Il demande ensuite à Maria de parler à José, qui attend le retour de son père.

Séquence 13
29’09’’ Le jeu vidéo
Dans la chambre, Icham et Abdel jouent à un jeu vidéo, pendant que Samir regarde la jeune femme par la fenêtre. Francis interrompt la partie pour discuter, sans résultat. À table, il interroge Icham sur ce jeu vidéo qui oppose les soldats américains aux terroristes arabes…

Séquence 14
30’55’’ José (1)
Soirée. Partant à vélo, Francis exhorte Maria à parler à José, toujours assis sur sa valise.

Séquence 15
31’33’’ Nejma (1)
Nejma finit de débarrasser la table du repas familial : on découvre qu’elle est la soeur d’Abdel et la fille du vieil homme jouant aux cartes. Elle part travailler au café où, s’affairant derrière le bar, elle discute avec Samir de son nouveau travail et de son passage en prison. Elle l’incite à réaliser au plus vite son rêve d’alors : manger des fruits de mer.

Séquence 16
33’21’’ José (2) Fin de soirée. José regarde à la télévision un film avec Gary Cooper.

Séquence 17
33’48’’ Désoeuvrement (2)
Jour. Rue déserte. L’enfant discute avec son grand-père qui joue aux cartes. Le jeune homme au scooter vient « saluer » Abdel. José attend. L’enfant s’ennuie.

Séquence 18
34’53’’ Se faire au travail
Déguisé en souris, Samir remplit les rayons, puis prend une pause café à côté d’une employée déguisée en ange. De retour chez lui, il s’allonge tandis qu’Icham apprend l’arabe. Francis l’a réveillé pour manger et ils parlent de la difficulté à « prendre le rythme » du travail. Lorsque Samir parle de participer aux frais de la maison, Francis s’énerve et s’en va.

Séquence 19
37’52’’ Finir le travail
Maria rejoint Francis à l’usine. Ils discutent, enlacés, de la machine que Francis veut réparer avant qu’elle ne soit emportée.

Séquence 20
38’38’’ Quitter le travail
Déguisé en souris, Icham remplit les rayons. Samir, qui prend un café dans la salle de repos, est appelé au rayon surgelés. On le retrouve dehors, quittant la zone commerciale puis longeant les bords du fleuve.

Séquence 21
40’59’’ Du nouveau ?
Rentré plus tôt du travail, Icham croise Francis et Maria, dont la présence est justifiée par un problème de douche… Icham partage son « scoop » avec Abdel, qui lui dit que tout le quartier est au courant. Ils observent un nouveau venu, qu’Icham aide à emménager.

Séquence 22
43’16’’ L’affrontement (1)
De retour chez lui, Samir est pris à partie par Francis qui lui reproche d’avoir abandonné son emploi par fierté. Samir revendique son droit à désirer une autre vie que celle promise par la condition ouvrière.

Séquence 23
45’34’’ Solitudes
À l’usine, Francis se change, travaille, se lave les mains, puis s’en va. Samir, assis dans l’herbe et en pleurs, regarde passer un train.

Séquence 24
46’23’’ La Maison du Peuple (1)
Icham et d’autres jeunes vident le local syndical, où est aménagée une mosquée. Les hommes âgés prient.

Séquence 25
47’11’’ Romance (1)
Samir et Nejma vont arroser des plantes dans un jardin potager. On les retrouve après l’amour, nus et enlacés sur un lit de fortune.

Séquence 26
48’38’’ L’affrontement (2)
Soirée. Alors qu’il regarde un film avec Gary Cooper à la télévision, José est appelé à table par Maria. Elle lui parle de son père, que sa ressemblance avec l’acteur avait fait surnommer « Gary » et qui plaisait tant aux femmes qu’il est parti avec une autre. Il ne reviendra pas.

Séquence 27
50’24’’ Le cow-boy (1)
Un cow-boy à cheval, filmé de dos et vêtu « à la Gary Cooper », contemple la montagne au soleil couchant.

Séquence 28
51’39’’ La Maison du Peuple (2)
Icham et d’autres hommes continuent d’aménager la mosquée. Le nouvel arrivant suggère d’y organiser des activités pour les enfants.

Séquence 29
52’38’’ Spectacles de rue
Sous le regard de Francis, à sa fenêtre, l’enfant et Abdel défilent avec une banderole : « Tous unis vers la victoire ». Un autre enfant regarde, fasciné, les tours de prestidigitation du nouveau voisin.

Séquence 30
53’58’’ Romance (2) Samir et Nejma se promènent le long du fleuve.

Séquence 31
54’31’’ Solitudes ?
Abdel dit à Samir que sa soeur va bientôt partir à Paris et lui demande de ne pas la retenir. Samir s’en va. Alors qu’il boit une bière, seul, il voit passer son père à vélo et lui emboîte le pas. Il le retrouve à l’usine, où il l’aide à réparer la machine. Ils se lavent les mains.

Séquence 32
58’45’’ José
Maria raconte à Francis qu’elle a parlé à José, mais sans résultat. Ce dernier, toujours assis sur sa valise, n’écoute pas Abdel qui lui conseille de dormir. Il finit par s’évanouir, interrompant la consultation de Maria avec le laborantin.

Séquence 33
1h00’38’’ Le cow-boy (2)
Soir. Le cow-boy arrive à cheval dans la rue sous une pluie battante. Il entre dans la chambre de José, qui lui parle de sa mère et de Francis, qu’il dit bien aimer. « Ah bon ! » répond le cow-boy. C’est Francis. Le cow-boy repart dans la nuit.

Séquence 34
1h02’36’’ Nouveau départ
Jour [le lendemain]. Chez Maria, Francis regarde la rue où le nouveau voisin fait des tours de passe-passe pour les enfants. Samir vient faire ses adieux à Nejma qui s’apprête à partir. Il demande à Icham de le déposer en ville, où il mange un plateau de fruits de mer.

Séquence 35
1h05’40’’ Redémarrage ?
À l’usine, Francis et Samir font fonctionner la machine réparée, dont le bruit parvient jusqu’à la rue de la cité. Icham, le père d’Abdel et d’autres hommes se retrouvent pour prier à l’ancienne Maison du Peuple.

Séquence 36
1h09’25’’ Générique de fin
[1h12’11’’]
Générique de fin : lettrage blanc défilant sur fond noir.

Martin Goutte