Rhone Alpes

Adieu Gary

Nassim Amaouche - 2008 - France -

Nassim Amaouche naît en 1977 à Sèvres, dans les Hauts-de-Seine. Son grand-père a quitté l’Algérie pour travailler en France, et son père est né en Kabylie, et a gagné lui aussi l’Hexagone à l’âge de douze ans. Le premier s’occupait des équipements des bains-douches de Clamart et Boulogne-Billancourt, et le second a travaillé comme ouvrier, avant de devenir artisan. Le jeune Nassim grandit ainsi dans une maison de brique rouges, en banlieue sud-ouest de Paris. Après son bac, il suit des études d’histoire et de sociologie à la faculté de Nanterre. Attiré par la musique, il s’oriente ensuite vers un BTS audiovisuel afin de devenir ingénieur du son. Encouragé par ses professeurs, il écrit et met en scène son court métrage de fin d’études, De l’autre côté (2003).

Ce film raconte le retour au berceau familial, dans une cité de la banlieue parisienne, d’un fils prodigue en passe de devenir avocat. Il réunit Keine Bouhiza et Yasmine Belmad dans le rôle des deux jeunes frères, mais aussi Benhaïssa Ahouari et Fariza Mimoun dans ceux des parents. Après un bel accueil dans de multiples sélections en festivals, et diverses récompenses, le jeune cinéaste répond à une commande, et réalise un court métrage documentaire. Quelques miettes pour les oiseaux (2005) est tourné à la frontière irakojordanienne, côté Jordanie, et est comme le précédent présenté à Venise, Locarno et Clermont-Ferrand. Au même moment, Nassim Amaouche écrit le scénario de ce qui deviendra son premier long métrage, Adieu Gary. En compétition à la 48e Semaine de la critique du Festival de Cannes 2009, le film y décroche le Grand Prix, avant de sortir en salles le mois suivant, auréolé d’un beau succès critique, mais endeuillé par la mort accidentelle de son acteur principal, Yasmine Belmadi. Le Syndicat français de la critique de cinéma lui décerne également en février 2010 le Prix du meilleur premier film de l’année écoulée, saluant l’arrivée de Nassim Amaouche dans la cour des nouveaux cinéastes à suivre.

2009 : Adieu Gary

- Grand Prix de la Semaine de la critique au Festival de Cannes en 2009 (France)
- Prix du meilleur compositeur pour le Trio Joubran au Festival de Dubaï en 2009 (Émirats Arabes Unis)
- Prix du meilleur premier film français du Syndicat français de la critique de cinéma en 2010 (SFCC, France)

2005 : Quelques miettes pour les oiseaux (court métrage)
- Prix de la critique au Festival de Montpellier en 2005 (France)
- Prix de la presse au Festival de Clermont-Ferrand en 2006 (France)
- Prix du meilleur court métrage international au Festival du court métrage et des nouvelles images de Rome en 2006 (Italie)
- Grand Prix du documentaire au Festival de Vila do Conde en 2006 (Portugal)

2003 : De l’autre côté (court métrage)
- Prix Spécial du jury et Prix Découverte du Syndicat français de la critique de cinéma au Festival Rencontres Henri Langlois de Poitiers en 2004 (France)
- Prix de la meilleure première oeuvre au Festival de Tanger en 2005 (Maroc)
- Prix à la qualité du Centre national de la cinématographie (CNC, France)
Olivier Pélisson

Entretien avec Nassim Amaouche

Olivier Pélisson : Comment est née l’idée d’Adieu Gary ?
Nassim Amaouche : J’avais écrit un moyen métrage situé dans le no man’s land d’une cité ouvrière, et pas dans une cité HLM classique. Je voulais créer un espace cinématographique très artificiel et très épuré. Une cité ouvrière, une usine et c’est tout. Quelque chose d’un peu théorique, avec un espace à la Brecht et le minimum d’un habitat, au milieu de rien si possible. Pour clarifier tous les parasitages actuels et tout le phénomène médiatique de ces dernières années sur les cités, avec les casquettes à l’envers, le rap, les reportages de TF1, tout et n’importe quoi. On oublie que les habitants sont des ouvriers, au chômage ou pas, immigrés ou pas, mais qui font avant tout la classe ouvrière de ce pays. Je voulais faire le ménage de tout cela dans l’espace visuel, et qu’on rattache très clairement les gens qui habitent dans une cité ouvrière à leur condition d’ouvrier.

Olivier Pélisson : Ce rapport à l’espace était déjà présent dans vos courts métrages ?
Nassim Amaouche : Quelques miettes pour les oiseaux est un film de commande quasiment expérimental, qui a été fait dans un contexte particulier. J’y avais déjà filmé un no man’s land, dans le désert, à la frontière irako-jordanienne, avec très peu de personnages, quelques prostituées, des vendeurs clandestins de gas-oil, dans une ambiance de western. Ce serait très intéressant pour les lycéens qu’ils puissent aussi le voir. Je l’ai tourné au moment de l’écriture d’Adieu Gary, dont l’acteur principal reste le lieu, le décor, que j’ai mis un an à trouver. J’ai cherché partout en France un lieu qui porte tout ce dont je viens de parler.

Olivier Pélisson : Vous avez trouvé facilement ?
Nassim Amaouche : Il y a beaucoup de vestiges d’une certaine époque ouvrière. Et dans des endroits étonnants. Je voulais éviter le cliché de la cité, qui est toujours soit du type HLM des grosses agglomérations, soit du type cité sinistre en briques rouges du Nord, de l’Est ou de la frontière belge, et qui définit d’emblée une activité spécifique, minière, textile ou sidérurgique. Je voulais parler de la classe ouvrière de manière générale, dans une usine classique et de taille moyenne, et dans une ambiance plus chaude, qui me ressemble davantage, même si j’ai grandi à Paris. J’ai donc cherché vers le Sud. Et c’est grâce au réseau de contacts de la région Rhône-Alpes que j’ai reçu des photos de la cité du Teil, que je suis allé voir. Il y avait tout, la cité, la voie ferrée…

Olivier Pélisson : Il a fallu adapter le scénario au décor réel ?
Nassim Amaouche : J’avais écrit en imaginant un décor fantasmé. Une fois que j’ai trouvé le décor, j’ai réadapté des détails, mais pas tant que ça. C’était assez miraculeux, et mieux que ce dont je rêvais. Ce lieu est magnifique, et abandonné. Si la région pouvait faire quelque chose. Son histoire fait aussi partie de l’histoire de France, avec ses ouvriers français, italiens et maghrébins. On a rouvert les murs. Des gens qui y avaient habité et grandi revenaient voir leur maison et pleuraient en nous voyant. C’était très beau. On était les pilleurs de tombes, exhumant des objets, parfois personnels. Les peintures étaient intactes. C’était des sarcophages, avec des couvertures magnifiques, des couleurs et des teintes que l’on a reprises pour le film.

Olivier Pélisson : Adieu Gary est marqué par le bleu et le rouge des vêtements, des décors, des accessoires…
Nassim Amaouche : Je voulais de la couleur. Les équipes de décorateurs et de patineurs se sont inspirées des couleurs qui étaient sur place. On y est allé un peu fort chez Maria, mais on a recréé un bleu qu’on avait trouvé dans la cité pour l’appartement de Francis. Je voulais tellement éviter le sinistre, un peu comme chez Aki Kaurismäki ou chez Fassbinder, où il y a une sorte de volonté picturale affichée, quasi artificielle.

Olivier Pélisson : La musique du Trio Joubran envoûte, à la fois dans la manière dont elle rythme le film, et avec sa musicalité arabe et ses accords d’instruments proches du western. On pense aux notes de Ry Cooder pour Paris, Texas de Wim Wenders…
Nassim Amaouche : Oui, c’était western et arabe. Je voulais que l’Orient et l’Occident se rencontrent, surtout dans le contexte actuel, à travers l’oud, instrument dont les Arabes disent qu’il est une guitare tombée enceinte, parce qu’elle est gonflée. Mon envie de faire un film vient souvent d’une musique. Pour Adieu Gary, j’ai beaucoup écouté le Tunisien Anouar Brahem et son album Le Pas du chat noir. Ry Cooder a évidemment été une référence avec laquelle on s’est amusés. Mais on n’en avait pas besoin pour avoir notre propre identité, et le Trio Joubran est composé de grands musiciens.

Olivier Pélisson : Le travail sonore est aussi très précis, avec les cloches, les trains, les machines…
Nassim Amaouche : J’ai travaillé avec un bon mixeur à l’oreille musicale, Bruno Tarrière. La bande son fait décoller le film, avec aussi le bruit du vent. C’est un travail d’orfèvre. Parce que, si on regarde le film sans la bande son ou avec une bande son médiocre, ce n’est pas possible. C’est un film fait pour le grand écran, le son en 5.1 et le bon niveau sonore.

Olivier Pélisson : Beaucoup de choses sont à l’arrêt dans le film. La machine, l’activité économique, et les êtres, qui attendent ou trafiquent en attendant mieux…
Nassim Amaouche : Oui, il y a un côté figé des gens qui attendent on ne sait trop quoi. Comme le jeune qui guette Gary Cooper. Ils sont enclavés, et il n’y a pas vraiment d’alternative offerte, jusqu’à l’arrivée du nouveau voisin, qui fait des tours de magie et essaie de vendre des rêves, de l’illusion. Il n’y a a priori pas beaucoup d’espoir, comme dans de nombreux quartiers populaires du monde, où les moyens de transport sont souvent réduits. Je voulais montrer que c’était une sorte de prison. Mais je voulais que la vie circule. Et celui qui circule le plus est le handicapé en fauteuil.

Olivier Pélisson : Vous jouez souvent de la répétition des scènes et des actions…
Nassim Amaouche : J’aime bien l’idée de tableaux qui reviennent, comme en musique, où le leitmotiv donne à chaque fois une impression différente, en fonction de ce qu’il y a eu entretemps, et du temps qui s’est écoulé entre les deux redites. C’est ce que j’ai construit avec les plans de José et Abdel dans la rue, qui reviennent régulièrement, que j’ai tournés le même jour, et qui gagnent leur petit bémol de différence au montage.

Olivier Pélisson : Vous avez eu des sources d’inspiration pour le film ?
Nassim Amaouche : Si je ne devais en citer qu’une, ce serait En attendant le bonheur du Mauritanien Abderrahmane Sissako. Il est pour moi un des grands cinéastes actuels, et je pense qu’il est aussi obsédé par les questions de rythme. En attendant le bonheur est dix fois plus radical que ce que j’ai fait. Je pense à l’Afrique, et à l’Iran avec Abbas Kiarostami, qui joue également beaucoup de la répétition, notamment dans Où est la maison de mon ami, avec simplicité, épure et rigueur.

Olivier Pélisson : Il y a aussi le western, jusqu’à Gary Cooper qui apparaît à cheval sous la pluie…
Nassim Amaouche : C’est le cinéma que j’aime et Sergio Leone reste un maître. Je n’ai pas grandi avec Bergman. Citer les westerns américains, c’est parler de l’Amérique, des pionniers, du racisme, de la colonisation, du début du capitalisme, mais aussi de l’amour, de la beauté des paysages et de la liberté. Un bon western regroupe tout, tout comme un polar. La Nouvelle Vague, dont je suis l’héritier comme tout le monde, a un peu craché sur le « cinéma de papa », qui pour moi est le cinéma de grand-père (rires). Mais j’ai aussi grandi avec Julien Duvivier, René Clair, Jean Renoir, Claude Autant-Lara ou Quai des Orfèvres d’Henri-Georges Clouzot, tout comme Yasujiro Ozu ou Clint Eastwood font partie de mon histoire. Je voulais m’amuser avec ce que j’aimais, le mythe et les cow-boys. Ainsi le gamin, un peu simplet, attend toute la journée sur sa valise que son papa Gary Cooper, symbole de l’Amérique et du capitalisme triomphant, revienne pour le sauver. Il est l’image symbolique du fou, et c’était un défi d’inclure un cow-boy dans un film dit social, ou ancré dans une réalité sociale.

Olivier Pélisson : Une réalité très présente, avec l’usine démontée qui passe en train, et la machine que Francis répare…
Nassim Amaouche : Je disais souvent au monteur que si on arrivait à caser à la fois le cowboy et la machine, on aurait réussi. Parce que nous cherchions le film au montage. S’il n’y avait que la machine, j’aurais fait autrement. Si j’avais voulu faire un film sur le rapport père-fils dans un milieu comme celui-là, j’aurais filmé autrement. Je voulais un film particulier. Je ne sais pas si j’y suis parvenu, mais je suis content car je l’ai fait sincèrement. J’avais aussi envie d’éclairer les « prolos », de mettre du travelling, de la musique et du maquillage, comme dans le cinéma classique. Dans les westerns, John Wayne est beau et ses femmes sont belles. Même la prostituée est bien maquillée. Je voulais que mes héros de fiction soient beaux. Et ce n’est ni bourgeois, ni une esthétisation de la misère. Je veux filmer des gens, pas un milieu, comme quand Marcel Carné filme Jean Gabin dans Le jour se lève, avec dignité, mais sans tomber dans la compassion christique. Quand je fais de la fiction, j’utilise l’artifice.

Olivier Pélisson : Yasmine Belmadi était déjà dans De l’autre côté, où un fils revenait aussi au coeur du cercle familial…
Nassim Amaouche : J’aime le retour de l’enfant prodigue. J’avais vu Yasmine dans les films de Sébastien Lifshitz (Les Corps ouverts, Les Terres froides) et Bernard Stora (Un dérangement considérable), et je l’avais trouvé exceptionnel, avec son naturel et son énergie. Il était parfait pour mon court métrage de fin d’études, où j’étais très exigeant sur le casting et où je voulais éviter les caricatures. On s’était dit que si je faisais un long métrage, il jouerait le personnage principal. Sept ans d’attente et d’amitié ont passé entre les deux films. Et il est parti juste avant la sortie d’Adieu Gary. C’était un grand comédien. Il va falloir que je trouve le désir de quelqu’un d’autre, car il devait jouer mon prochain projet. J’arrive à le revoir dans mes films, sans pleurer, car ça me rappelle des souvenirs, et je vois la fiction, mais quand c’est le film d’un autre cinéaste qui a du talent, je vois Yasmine. Je me fais avoir par la force du cinéma.

Olivier Pélisson : Le film a été sélectionné à la Semaine de la critique 2009 et a démarré son parcours au Festival de Cannes…
Nassim Amaouche : C’était une émulation sympathique pour terminer la postproduction, et cela met un coup de projecteur assez énorme sur son travail.

 

Entretien réalisé par Olivier Pélisson en juin 2010 à Paris.

Remerciements à Nassim Amaouche.