Rhone Alpes

Adieu Gary

Nassim Amaouche - 2008 - France -

Extérieur film

La « Cité blanche » : histoire et archéologie d’un lieu ?
C’est par l’entremise de Rhône-Alpes Cinéma et des réseaux locaux de préservation et de valorisation du patrimoine que Nassim Amaouche a découvert le décor d’Adieu Gary. Située entre les communes du Teil et de Viviers, la « Cité blanche » témoigne d’une histoire marquée par l’empreinte des cimenteries Lafarge. L’entreprise familiale y est née en 1833 et s’est rapidement développée pour devenir dès le XIXe siècle un puissant groupe industriel, aujourd’hui leader mondial des matériaux de construction. Cette histoire a laissé des traces. Différentes couches sédimentaires rendent compte des phases de construction, en 1880 puis en 1913, de la cité ouvrière, cette « ville dans la ville » (habitat, écoles, commerces, église,…) où la patronat installait « ses » ouvriers à proximité des carrières et des usines1. « À partir de 1960-1965, on a vu les gens partir », raconte une ancienne habitante venue à la première séance publique d’Adieu Gary à Viviers2. Plusieurs décennies de mécanisation et de désindustrialisation ont achevé de vider cette cité enclavée où ne vivaient plus que quatre personnes au moment du tournage.

« L’usine Lafarge, à côté de la Cité Blanche »
Image tirée du film : Avant-première du film Adieu Gary, 2009, 8 min.
© Rhône-Alpes Cinéma /iTV Productions

« On a rouvert les murs. – raconte le cinéaste. Des gens qui y avaient habité et grandi revenaient voir leur maison et pleuraient en nous voyant. C’était très beau. On était les pilleurs de tombes, exhumant des objets, parfois personnels3. » Cette exhumation peut-elle être porteuse d’une résurrection du lieu ? Des visites y étaient déjà organisées, une exposition y a vu le jour, mais la préservation du site (protégé au titre des Monuments historiques) est loin d’être assurée. Après le tournage, on a refermé certains murs. Le film lui-même n’est porteur que d’une résurrection indirecte, car la Cité blanche ne constitue pas son objet mais le décor de sa fiction. Il s’agit pour le cinéaste d’un lieu qui répond avant tout et légitimement à une vocation plus universelle : « Je voulais créer un espace cinématographique très artificiel et très épuré. Une cité ouvrière, une usine et c’est tout4. » Pour une approche spécifiquement centrée sur l’histoire du lieu et racontée par certains de ceux qui l’ont vécue, on pourra voir le film documentaire que lui ont consacré France Bonnet et Kamel Chérif, intitulé Les Enfants de la Cité blanche (2009).

1. Pour une histoire plus précise, se reporter aux sites proposés dans la section « Documents », en particulier au texte d’Yvonne Leclère
2. M. R., « La projection du film Adieu Gary », Le Dauphiné Libéré, 2 juillet 2009.
3. « Entretien avec Nassim Amaouche », par Olivier Pélisson, in rubrique « Histoire et équipe du film ».
4. « Entretien avec Nassim Amaouche », par Olivier Pélisson, in rubrique « Histoire et équipe du film ».

« Trois des derniers habitants de la Cité Blanche », Mireille Ferrand
© Rhône-Alpes Cinéma

Une cité ouvrière à la campagne : révolution industrielle et paternalisme
Le choix de la Cité blanche répondait au souhait de Nassim Amaouche d’« éviter le cliché de la cité, qui est toujours soit du type HLM des grosses agglomérations, soit du type cité sinistre en briques rouges du Nord, de l’Est ou de la frontière belge5. » En effet, si Adieu Gary ne fait nullement l’impasse sur certains problèmes associés à ces deux « types » (ghettoïsation des banlieues et crise des anciens bassins industriels), il les aborde dans le cadre original d’une cité ouvrière située à la campagne. Cet environnement fait écho à une certaine histoire économique et sociale de ce que l’on a appelé la « révolution industrielle » du XIXe siècle, dont on peut percevoir dans le film qu’elle fut aussi une révolution des communications (les voies fluviales, puis le chemin de fer). Or si le terme est souvent contesté à propos du cas français, c’est précisément que ce dernier s’est caractérisé par une « évolution » plus progressive et notamment par l’importance d’une industrie rurale (souvent textile et héritée de la proto-industrie du XVIIIe siècle) qui freina plus longtemps qu’ailleurs (Angleterre, Allemagne) le double mouvement d’industrialisation et d’urbanisation.
Surtout, le terme de « cité ouvrière » ne renvoie pas seulement à la volonté du cinéaste de désigner le lieu par l’appartenance sociale des habitants plutôt que par leur origine « communautaire ». La cohérence architecturale du décor d’Adieu Gary tient à celle de la cité ouvrière comme projet urbanistique, économique et social. Elle s’inscrit dans un mouvement qui, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, a pourtant subi des influences aussi diverses que le saint-simonisme ou le socialisme utopique. Combinant logements et équipements, la cité ouvrière est d’abord construite par le patronat pour maintenir une main d’œuvre nombreuse et qualifiée à proximité de l’usine (jusqu’à 1200 personnes à la Cité blanche). Suivant un schéma paternaliste – « tandis que l’ouvrier pense travailler pour vivre, le patron pense qu’il fait vivre son ouvrier comme le père ses enfants6 » –, elle repose également sur une politique où la philanthropie le dispute au contrôle des ouvriers. Paradoxalement, l’identité sociale et géographique du lieu peut néanmoins favoriser la prise de conscience et l’action politique et syndicale, comme ce sera le cas au Teil en 19367. Plus généralement et à plus long terme, ce type de « cité » soutient également la continuité d’une identité ouvrière, souvent négligée, avec les « cités » d’aujourd’hui8.

Martin Goutte

5. « Entretien avec Nassim Amaouche », par Olivier Pélisson, in rubrique « Histoire et équipe du film ».
6. Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Paris, Seuil (coll. Points histoire, n° 148), 1991, p. 307.
7. Voir la présentation engagée qui en est faite sur le site http://leteilmemoireenimages.net (rubrique « Le Teil, ville rouge »).
8. Cf. François Duchene et Christelle Morel Journel, « Cités ouvrières et banlieue : la filiation oubliée », Géocarrefour, vol. 75, n° 2, 2000, pp. 155-164. (http://www.per see.fr).