Rhone Alpes

It's a Free World

Ken Loach - 2006 - GB -

Angie et les autres : l’économie des échanges

It’s a Free World ! s’ouvre et se clôt sur des scènes d’entretien d’embauche (séq. 1 et 38) qui sont dotées d’une valeur programmatique. Dans ce film, les échanges seront globalement intéressés, médiatisés et hiérarchisésCf. « Analyse de séquence : l’ouverture », par Nedjma Moussaoui ; « Des billets et une moto » et « Babel et les accents de la misère », par Martin Barnier, in rubrique « Mise en scène »., dans un rapport de force où l’argent et les langues jouent d’emblée un rôle central. Le déséquilibre global de la communication se lit à la fois dans le jeu des acteurs, où s’affirme la personnalité décidée et explosive d’Angie, et dans le jeu des cadrages. Au sein du découpage en champ-contrechamp qui soutient l’essentiel de la mise en scène, Angie bénéficie le plus souvent de valeurs de cadrage plus serrées que ses interlocuteurs. Ce principe de mise en scène correspond à sa place centrale dans le récitCf. « Un schéma verrouillé », par Nedjma Moussaoui, in rubrique « Analyse du récit »., mais il soutient aussi notre croyance dans la force de l’héroïne et nous aveugle comme elle sur ses limites. Il se maintient d’ailleurs jusque dans les moments où Angie apparaît comme vulnérable, face à Karol (séq. 30) ou aux kidnappeurs (séq. 37).
Contre toute attente, ce déséquilibre ne s’accompagne jamais d’une identification explicite au point de vue d’Angie. Ni elle ni ses interlocuteurs ne sont filmés dans un cadrage frontal qui autoriserait une lecture en termes de « plans subjectifs ». Ken Loach préfère des plans tournés de 3/4 (face ou dos) où l’autre est souvent en amorce. Ces plans situent le cinéaste et les spectateurs en position d’observateurs extérieurs supposés « neutres »Cf. « Réalisme et efficacité politique », par Benjamin Labé, in rubrique « Éclairages et perspectives ». et dénoncent implicitement l’idée d’Angie selon laquelle il faut regarder les autres « droit dans les yeux » (séq. 18). C’est sans doute pourquoi le père d’Angie est l’un des rares à maintenir un échange avec elle : sur le balcon, sur un banc ou le long d’un terrain de football (séq. 13, 27 et 36), Geoff s’adresse toujours à elle de biais. Cette ruse du père, qui sait que sa fille ne peut s’aborder de front, est aussi celle du cinéaste qui filme ces moments de sincérité de dos. Il fait de même, en plans serrés et sans amorces, dans la scène de rupture entre Rose et Angie (séq. 35) où cette dernière s’avoue prête à tout… sauf peut-être à soutenir le regard de son ancienne complice.

Assis ou debout ?
Au début et à la fin d’It’s a Free World !, le cadre formalisé des entretiens d’embauche ou de renvoi (séq. 1, 3 et 38) se lit notamment dans la position assise qui fixe la posture physique et le statut hiérarchique de chacun. Un même régime gouvernera les entretiens réalisés au sein de l’institution scolaire, où Angie fait bloc avec son fils à l’image (séq. 12 et 26)Cf. « Un récit “tendu : escalade et confrontations », par Nedjma Moussaoui, in rubrique « Analyse du récit »,et « Quand l’habit fait la féline », in « Portrait d’une battante » (rubrique « Mise en scène »), par Nedjma Moussaoui.. À l’encontre de ce système réglé, Angie et Rose mettent en place un fonctionnement informel et illégal qui se lit directement dans l’ancrage extérieur du lieu de travail et, surtout, dans la station debout des employeurs et des employés dans cette « arrière-cour des miracles ». La mobilité qu’implique cette station autorise l’efficacité d’une activité précisément fondée sur le déplacement (géographique) et la flexibilité (sociale) des travailleurs. La première séquence (séq. 10) montre ainsi une répartition des tâches qui se traduit immédiatement par un panoramique suivant les « élus » de la cour aux camions. Le succès venant (séq. 18), la répartition se fait directement devant la grille, mais il faut revenir à la cour pour y régler des problèmes d’échanges qui iront croissant.
La mobilité des personnages autorise un autre mouvement progressif. Le regroupement et la confrontation, marqués par l’absence de barrières et la proximité physique, indiquent les limites de ce cadre informel. La troisième séquence (séq. 22) atteint d’abord un point d’équilibre (économique) : l’interaction est filmée derrière la masse des demandeurs qui restent sans visages, déshumanisés. Mais elle atteint également un point de rupture (morale) : un panoramique de la cour aux camions découvre la présence du père et du fils qui, à l’instar des travailleurs non sélectionnés, repartiront tête basse… L’ultime « station » de ce parcours (séq. 29) verra l’éclatement de la confrontation avec les travailleurs non payés, dans un champ-contrechamp où chacun reste debout pour faire face. En représailles à tant de flexibilité (séq. 37), les kidnappeurs rétabliront du reste un cadre d’échange favorable en assignant Angie à une place assise (ligotée) et en décidant de son droit à la parole (bâillonnée).

Martin Goutte

Plan de bataille

Angie est une femme moderne, héritière de la politique libérale de la dame de fer qui a transformé la société britannique dans les années 80, et « candidate sérieuse au titre de femme d’affaires de l’année », selon les propres termes de LoachPropos de Ken Loach cités dans le dossier de presse édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai., à l’opposé des valeurs de son père, l’ancien docker. Après avoir subi le système, elle prend sa revanche Cf. « La femme dans le cinéma de Loach », par Philippe Pilard, in rubrique « Éclairages et perspectives »., opérant un renversement des valeurs qui met son énergie, sa combativité, sa pugnacité et sa débrouillardise, qualités partagées par d’autres héroïnes du cinéaste, au service d’un projet qui repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme. La victime du début devient une guerrière et entre dans une logique de survie et de lutte armée. Lorsque Angie visite pour la première fois l’arrière-cour, ses observations tiennent du compte rendu militaire – « Les murs sont hauts, c’est commode d’accès, on peut facilement faire tenir 150 personnes, ce sera le point de ralliement » – et Andy lui demande très justement : « Tu prépares une attaque ? » [séq. 5]. Angie est prête à tout pour avoir sa part du gâteau et la métaphore militaire désigne un monde où les rapports humains très durs peuvent basculer dans la violence physique : au début du film, Jamie, en digne fils de sa mère, casse la mâchoire d’un camarade et se dit prêt ensuite à lui briser le cou [séq. 12], anticipant les agressions successives de la fin [séq. 31, 32, 37]. Dans un monde machiste [séq. 2,3], Angie adopte des méthodes et des référents masculins (moto, 4×4) et fait de sa féminité une arme pour prendre le pouvoir, disposant des hommes pour son confort matériel et sexuel : à Andy qui voit advenir l’ère de la femme, elle promet le statut d’animal domestique [séq. 11]. L’humour est féroce. Il désigne un processus de dé-civilisation qui ramène l’homme à l’animal prédateur : pour Loach, cette idée qui veut qu’« un esprit d’entreprise sans pitié soit la seule manière pour la société de se développer […] engendre des monstres ».Propos de Ken Loach cités dans le dossier de presse édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai.

Quand l’habit fait la féline
Les tenues d’Angie révèlent sa mutation progressive en animal prédateur. Au début du film, elle apparaît d’abord en employée parfaite – tailleur strict, chemisier classique, cheveux blonds coiffés en queue de cheval et maquillage discret – [séq. 1] puis, le soir, en jeune femme au look à la fois décontracté et élégant [séq. 2]. Mais juste après son licenciement, on la découvre en colère, vêtue pour la première fois d’une veste léopard, marchant d’un pas décidé et rapide [séq. 4]. Ce changement est confirmé dans la séquence suivante au pub [séq. 5]. À la veste léopard s’ajoutent désormais la cigarette et une nouvelle coiffure qui accompagnent une attitude rebelle : elle a une petite couette sur le côté, négligemment retenue par un élastique et ses cheveux de devant sont grossièrement ramenés en arrière par une barrette. Enfin, la métamorphose est complète lorsque Angie enfourche sa moto [séq. 6], avec une posture qui évoque la combattante invincible derrière son casque et son armure de cuir et de métal, cheveux au vent, mais aussi la panthère, avec sa combinaison de cuir noir très ajustée, sa démarche et ses mouvements de tête lascifs : Angie colle à cette image de femme-panthère, superbe et redoutable, qui sert de logo à l’agence. Mais elle tient aussi de la lionne avec sa chevelure digne d’une crinière : son casque retiré, ses cheveux apparaissent soudain lâchés, tombant en dégradé sur ses épaules, mêlant le blond, le châtain et le brun [séq. 7, 16]. Elle joue de cet atout et même l’expose avec soin, accordant sa tenue à ses couleurs fauves pour « chasser » en boîte de nuit, en bel animal carnassier [séq. 23]. Cet aspect se retrouve dans une version plus policée avec la veste en cuir retourné à encolure de fourrure marron qu’Angie porte en visitant le futur bureau [séq. 33]. C’est que désormais elle a troqué la moto contre le 4×4 de safari. Ce prédateur sait se fondre dans le décor : après une première apparition « rebelle » à l’école, aux côtés de Jamie coiffé en brosse, Angie comparaît les cheveux joliment relevés derrière un sobre bandeau noir, avec un classique gilet gris clair et Jamie a abandonné la brosse et mis la cravate [séq. 26]. À la fin, seules quelques marques signalent l’animal victorieux : la veste léopard [séq. 27], une écharpe tigrée [séq. 36] ou les cheveux lâchés [séq. 38].

Nedjma Moussaoui

L’East End, hier et aujourd’hui

Hormis les prologue et épilogue situés en Pologne et en Ukraine, It’s a Free World ! se passe entièrement à Londres. Après des tournages à l’étranger et au nord de la Grande- Bretagne, Loach s’établit ici « parce que c’est là que bat le coeur du capital britannique »Propos cités dans le dossier de presse du film édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai. et que le problème traité ne devait pas être réduit à une région. Optant toujours pour les décors naturels mais loin du Londres touristique, il plante sa caméra dans les vieux quartiers populaires de l’East End et en donne une image ambivalente. D’un côté, un aspect coquet et douillet avec un habitat rénové, constitué des fameuses terrace houses, petites maisons en briques typiques attenantes et disposées en rangées. Angie et Rose habitent ainsi une jolie rue et partagent une de ces maisons construites en hauteur autour d’un vestibule qui ouvre à chaque étage sur deux ou trois pièces. De même, Loach installe les parents d’Angie dans un paisible appartement de Leyonstone, au nord-est de Londres, avec une vue agréable sur l’habitat modeste autour fait d’immeubles et de maisons. Cet aspect charmant se retrouve dans les intérieurs, eux-mêmes chaleureux et habités, avec photos, posters, bibelots – le cinéaste a demandé aux actrices d’apporter des objets personnels afin de se sentir chez elles dans « leur » maisonCf. dossier de presse du film édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai.. Dans le même esprit, il filme un quartier aux rues animées (séq. 4) et commerçantes (séq. 37) : le chef décorateur, Fergus Clegg, explique : « [] nous avons commencé à étudier divers endroits dans cette zone de l’East End. Nous voulions faire naître l’impression d’un lieu qui existe vraiment et qui vit. »Propos cités dans le dossier de presse du film édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai. Mais, à l’opposé de cette image conviviale, Loach montre aussi une zone qui retrouve sa vocation à abriter la pire des misères, sachant dissimuler des arrière-cours nauséabondes où se concentrent les exploités (séq. 10, 18, 22, 29) ou des bâtiments désaffectés et des bidonvilles où se réfugient ceux qui sont mis au ban (séq. 16, 19, 34). Ce Londres-là, autrefois insalubre, est désormais à l’image d’Angie : charmant et dégoûtant, il révèle un fonctionnement économique et social en pleine régression sur le plan historique.

Horizon couvert
Peu de place pour le ciel dans It’s a Free World ! : Loach filme souvent à ras du sol comme si l’adhérence aux trajectoires de la moto d’Angie au début contaminait toute une mise en scène qui refuse d’ouvrir l’horizon. Le regard est limité, circonscrit à la logique bornée et terre à terre du personnage. Le tournage de six semaines s’est déroulé à l’automne, accentuant le caractère faible de la lumière induit par ce choix. À cet égard, la photographie du film est caractéristique du cinéma social anglais et du sous-éclairage qui lui est propre, et qu’il hérite du documentaire. Loach choisit d’ailleurs pour ce film le chef opérateur Nigel Willoughby qui a déjà travaillé avec lui comme cadreur sur Hidden Agenda (1990) et Land and Freedom (1995) et qui, formé à l’école du documentaire, est aujourd’hui reconnu pour la qualité de son « image anglaise » (The Magdalena Sisters, etc.). Ce dernier souligne la difficulté du travail sur It’s a Free World ! : « Ce film présentait pas mal de défis en termes de photo, le premier étant de tourner en décors naturels, avec une lumière faible et volontairement discrète. [] Il fallait que pour chaque plan la mise en lumière soit minimum. » Ibid. Ainsi, les intérieurs sont sombres et, si les personnages se détachent souvent par contraste devant des surfaces vitrées ou des fenêtres entourées d’huisseries et de murs blancs, celles-ci semblent avant tout les enfermer : c’est le cas dans les bureaux aseptisés de l’agence au début (séq. 3), au café avec Karol (séq. 30), à l’aéroport (séq. 38) mais aussi chez Angie et Rose (séq. 4), dans la véranda du pub (séq. 11), à l’école où les montants des fenêtres et les stores font l’effet de barreaux (séq. 12, 26) ou encore dans le futur local des deux associées (séq. 33). Seul l’appartement des parents d’Angie, avec ses grandes baies vitrées et son balcon, apparaît comme un espace véritablement ouvert sur le monde : il est aussi le seul à bénéficier d’un franc soleil. Havre de paix.

Nedjma Moussaoui

 

Des billets et une moto

Juste avant qu’apparaisse à l’écran le titre du film, alors qu’Angie est en train de recruter des travailleurs polonais à Katowice, elle reçoit des billets de banque et compte la somme. Quand elle manipule cet argent, le bruit du papier s’entend avec une grande précision. Quelques secondes avant la fin du film, Angie reçoit un paquet d’euros de la part d’une Ukrainienne. De nouveau le son des billets se détache très nettement sur le son ambiant. Entre ces deux échanges d’argent, le récit tout entier repose sur la course effrénée, et sans scrupule, d’une « recruteuse ». Ce bruit des billets de banque ressemble à celui qui parcourt le film de Bresson, L’Argent (adapté de Dostoïevski, 1982). Dans les deux cas, les échanges « en liquide » entraînent la souffrance d’êtres humains pris dans un engrenage. Dans ces deux films, ce bruit est réenregistré, amplifié, artificialisé de façon à marquer l’oreille du spectateur. It’s a Free World ! nous fait entendre des billets passant de main en main, sortis de sacs, refusés dans une enveloppe (scène avec Karol dans un café), glissés sous des vêtements et volés dans une violente séquence de vengeance. Les sons de ce dernier passage – scotch sur la bouche, bousculade, chaise, etc. – sont comme un écho assourdi au fracas du film qu’Angie et Jamie regardent avec fascination à la télé. Assaut sur le central 13 (Jean-François Richet, 2005) montre des intrus ne cessant d’entrer dans une maison, repoussés avec force à coups de fusils-mitrailleurs. Ce bruit violent nous prévient qu’Angie va être attaquée. Le son de l’argent est celui de la souffrance, d’une violence sourde, et de la quête sans fin d’une femme qui trouve une identité sonore à travers le bruit du moteur de sa moto.
On l’entend arriver de loin. Elle fait de l’effet sur les immigrés jouant au football qui crient quand elle enlève son casque après avoir traversé au ralenti leur terrain de jeu. L’effet visuel Cf. « Portrait d’une battante », par Nedjma Moussaoui, in rubrique « Mise en scène ». (crinière blonde, casque et cuir noir) et sonore est parfait pour s’imposer auprès des travailleurs et des chefs d’entreprise.

Babel et les accents de la misère
Dès le début du film, la confrontation entre les personnages passe par la diversité des langues et des accents. Le polonais s’entend tout au long du film, et l’ukrainien à la fin, comme pour signaler le déplacement hors de l’Union européenne, vers des populations plus pauvres, plus facilement exploitables. Du polonais à l’anglais, par traductrice interposée, la valeur de chaque individu descend très vite : « teacher » devient « au pair girl ». Les accents qui malmènent l’anglais révèlent la détresse des immigrants. Ils permettent aussi de découvrir le statut social des personnages. L’Iranien prêt à prendre tout métier pour survivre est issu d’une famille de libraires cultivés, et engagés politiquement. Sa femme et ses filles parlent un bon anglais qui s’accompagne des fioritures de l’accent oriental. Beaucoup de ceux qui se pressent dans l’arrière-cour n’ont à l’inverse aucune notion d’anglais. Karol est de ceux qui ont déjà fait des études et ont plus de chance de s’en sortir : il progresse vite en anglais, apprenant l’art de la métaphore (« to feed your goldfish »), ou peaufinant son vocabulaire (« tender »).
L’accent révèle le passé des immigrants, mais aussi celui des « Anglais de souche ». La plupart des personnages parlent avec un fort accent cockney. Le barman qui aide Angie diphtongue les mots, les écorche, les raccourcit, les avale aussi vite que son hot-dog. Angie elle aussi parle avec cet accent typique de la classe ouvrière anglaise et caractéristique des quartiers les plus pauvres de Londres. Il existe un écart immense entre sa façon de parler et celle du supérieur hiérarchique qui la licencie. Elle n’a pas fait d’études et cela s’entend. Ken Loach et son scénariste ont voulu montrer l’évolution de la société anglaise. La femme battante, prolétaire à l’accent cockney, s’associe avec son amie noire, issue de l’Empire britannique mais qui a pu faire des études. La classe sociale ne se distingue plus selon la couleur de la peau : elle s’entend plus qu’elle ne se voit…

Martin Barnier