Rhone Alpes

It's a Free World

Ken Loach - 2006 - GB -


Construction pyramidale

Dans It’s a Free World !, Loach et son scénariste font du film un portrait. La progression dramatique obéit à un schéma précis qui, en suivant le parcours d’Angie et l’évolution de ses rapports aux autres, joue la carte de l’identification avec cette figure dominante pour mieux infliger au spectateur un rapport déceptif à cette « héroïne ». Le personnage est écrasant, dans l’histoire comme dans la facture du film, et il domine tous les autres rôles. Le duo Angie/Rose est ainsi un faux tandem, voué du reste à l’échec, et Rose, dont les qualités semblent d’abord compléter celles de sa complice, reste un personnage proprement « secondaire », entraîné par la force motrice d’Angie. Cette dernière surplombe en fait un premier groupe de personnages constitué de Rose, de Karol et de Geoff, son père : ce trio qui circonscrit les relations amicales, sentimentales et filiales, interagit avec Angie pendant tout le film et étaye le caractère généreux mais aussi contradictoire du personnage, le plaçant face à ses responsabilités. Quant à Jamie, il constitue un maillon intermédiaire qui fait émerger la femme-enfant. Aussi impulsif et rebelle que sa mère, il veut la protéger des attaques (séq. 14, 32) tandis qu’elle peine à assumer son rôle maternel (séq. 11, 32, 36, 37). Angie règne ensuite sur un deuxième groupe de personnages, fait de quatre figures : Andy, Derek, Tony et Mahmoud. Ces derniers recouvrent de leur côté l’éventail des relations professionnelles d’Angie : Andy est le copain qui obtient la mise à disposition de l’arrièrecour du pub ; Derek est un rouage dans la chaîne mafieuse du travail clandestin ; Tony est le premier patron qui recourt aux services d’Angie ; Mahmoud est un Iranien sans papiers qu’Angie renvoie violemment avant de le secourir et de saisir l’occasion pour verser dans l’emploi des clandestins. Chacun à leur tour, ces quatre hommes contribuent à mettre le pied à l’étrier à Angie. Enfin, tout en bas de cette pyramide des rôles, il y a tous les migrants qu’Angie exploite, et ceux à venir… Cette construction est celle d’un monde où règne la loi du plus fort.
1. Cf. rubrique « Analyse du récit », par Nedjma Moussaoui.

Kierston Wareing/Angie
Comme souvent chez Loach, le rôle principal revient à un inconnu. Par souci d’authenticité, le cinéaste en général se met en quête de la personne la plus crédible possible en la cherchant dans le contexte où s’inscrit son film. À cet égard, Kierston Wareing est « un entre-deux » : actrice de formation, ce rôle est, à 31 ans, sa première et dernière chance au cinéma après avoir bataillé dix ans. Née en 1978 dans l’Essex, en Grande-Bretagne, elle rêve très tôt d’être actrice, entre dans une école d’art dramatique, puis part pour New York où elle suit les cours de l’Actor’s Studio de 1997 à 2000, en vivant de petits boulots. Elle rentre au pays mais aucune porte ne s’ouvre. Lassée de ces années de galère, elle renonce à être actrice et entreprend une formation de secrétaire juridique qu’elle termine quand Loach lui offre le rôle d’Angie : « […] la trentaine approchait […] j’en avais marre d’enchaîner les petits boulots. J’ai eu envie d’un vrai métier. »« Kierston Wareing : retour sur un parcours hors du commun », in L’Express, 19/12/2007 Ce parcours la rapproche de son personnage : « Tout comme elle lutte dans le film, j’ai dû lutter dans ma vie. Elle a eu plus de trente boulots et chaque fois, elle s’est fait jeter, tout comme je me suis fait jeter en tant qu’actrice. […] Donc je comprends très bien Angie sur ce point-là. Et je suis aussi déterminée qu’elle. » Interview de Kierston Wareing, par Arnaud Olzeski Ce premier rôle lance la carrière de Kierston Wareing qui enchaîne avec Fish Tank d’Andréa Arnold (2009). Pour Loach, elle est « de ceux que l’industrie du cinéma n’a pas encore formatés »« Kierston Wareing : retour sur un parcours hors du commun », in L’Express, 19/12/2007 : il la prépare en l’envoyant dans une agence de recrutement et en lui faisant passer son permis moto, mais préserve sa fraîcheur en la dirigeant scène après scène suivant sa méthode spécifique, en tournant dans l’ordre chronologique, sans qu’elle connaisse le scénario. Cette direction d’acteur exploite les contrastes d’émotions et d’état d’esprit entre les scènes et sert un personnage complexe qui « représente l’esprit de l’époque »5. Entretien avec Ken Loach : « Organiser la main-d’oeuvre immigrée », propos recueillis par Manuel Merlet, le lundi 10 décembre, lors d’une rencontre à l’UGC-Forum des Halles : Angie est une battante, une blonde sexy, drôle et égoïste, une jeune mère célibataire courageuse, mais aussi une femme d’affaires cupide et cynique, capable de tout et son contraire.

Rose et Karol
Ces deux personnages positifs offrent un contrepoint « inopérant » à la figure d’Angie : la relation affective qui la lie aux deux fait ressortir son côté humain mais Rose et Karol se révèlent incapables d’empêcher ses actions les plus viles. Ces personnages qui montrent Angie dans le registre de l’amitié et de la relation amoureuse ont en commun d’être aussi des partenaires de travail, mais seule Rose est reconnue comme telle. Karol est certes un prétendant possible, mais il reste un immigrant polonais qui sert d’autant mieux Angie qu’il en pince pour elle. Ce personnage, situé du côté des exploités, est entièrement positif alors que celui de Rose, complice de l’entreprise cynique d’Angie, est plus ambigu. Karol est un immigrant polonais drôle, généreux, droit, toujours prêt à rendre service et qui place les rapports humains au-dessus de l’argent. Dans un constant souci de crédibilité, Loach recrute en Pologne Leslaw Zurek, jeune comédien qui a étudié l’économie avant de suivre les cours de l’École dramatique de Cracovie. Il repère en lui « un jeune homme qui respire la chaleur humaine et l’honnêteté, qui a un côté très franc et innocent »Version du film commentée par Loach sur l’édition DVD (Diaphana). en parfaite adéquation avec le rôle. Pour Rose, Loach choisit Juliet Ellis, comédienne qui s’est formée à l’Arden Theater School de Manchester où elle a vécu dix ans avant de s’installer à Londres. Pour elle, Rose « est l’une de ces filles qui sont venues à Londres dans l’espoir de faire des études d’art, mais elle finit par travailler dans un centre d’appels téléphoniques… elle n’arrive pas à se sortir de cette existence morne et terne. […] Angie va être le catalyseur du changement. » Propos cités dans le dossier de presse du film édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai. Ainsi, Rose suit Angie et la complète au travail : elle est calme, organisée, prudente, discrète et efficace. Mais, en dépit de ses doutes, elle accepte longtemps la complicité et elle est même plusieurs fois à l’origine d’actions terribles mises à exécution par Angie [séq. 17, 23]. Jeune femme noire, elle montre aussi que, dans les luttes de survie, il n’y a pas de distinction de sexe ou d’origine.

Colin Coughlin/Geoff
Le père d’Angie, Geoff, est un personnage typiquement loachien. C’est un ancien docker que le cinéaste est allé chercher dans ce milieu grâce aux contacts noués lorsqu’il réalisait son documentaire Les Dockers de Liverpool sur la grande grève des dockers : « Je suis la quatrième génération de dockers dans ma famille et je suis membre du syndicat Transport and General Workers Union. Mais en raison de problèmes de santé, je suis en semi retraite. »Dossier de presse du film édité par l’Association française des cinémas d’art et d’essai. Colin Coughlin est issu du quartier de Canning Town situé à l’est de Londres, quartier populaire qui vit progressivement fermer ses docks. Loach refuse pour ce rôle un acteur professionnel, il préfère l’ancrage dans le milieu du docker et son expérience de syndicaliste, allant jusqu’à tromper Colin Coughlin en prétendant au début faire un film sur les dockers des années 80 pour être sûr d’obtenir sa participationIbid.. Geoff rejoint dans l’oeuvre de Loach une galerie de personnages et de héros populaires, chaleureux et volontaristes (cf. Riff-Raff, Raining Stones, etc.), mais, tandis que les actions de ces derniers sont souvent isolées, Loach choisit ici un acteur/personnage qui a connu et mené des luttes collectives dans une profession où le fort sentiment communautaire et la solidarité l’ont marqué. Ce choix soutient dans It’s a Free World ! un conflit de génération très manifeste qui met en jeu le rapport de l’individu à la société et de tout un chacun à autrui, une démarche caractéristique d’un cinéma engagé et social. Colin Coughlin/Geoff affirme et même incarne un fonctionnement social solidaire. Son parcours et son assise idéologique en font le seul véritable contrepoids face à Angie. Il est une référence qui traverse tout le film [séq. 12,13, 22, 26, 27, 36], mais il appartient aussi de fait à une époque révolue, représentant d’une classe moyenne prolétaire en voie de disparition, un « retraité ». Sa douceur est celle d’un père, mais celle aussi de celui qui se sait vaincu sans renoncer pour autant à ses valeurs.

Nedjma Moussaoui