Rhone Alpes

La Grande Illusion

Jean Renoir - 1937 - France -

Comme bon nombre de films sur la guerre, et bien que La Grande Illusion ne soit pas à proprement parler un « film de guerre », le scénario repose sur la confrontation d’un groupe (d’hommes, essentiellement) à l’histoire. Comme le souligne Olivier Curchod, « chaque personnage contribue au moins autant à la constitution de cette communauté qu’il s’en démarque pour affirmer son identité propre »Olivier Curchod, La Grande Illusion, Nathan (Synopsis), Paris, 1994, p. 54 ; le typage social et l’individuation des personnages bénéficient du fait que « Renoir a exploité l’hétérogénéité de la troupe dont il a finalement disposé »Ibid., p. 56. Issus du music-hall, du théâtre ou du cinéma, les acteurs de La Grande Illusioncomposent une galerie reflétant une certaine variété du cinéma français des années 1930. Parmi les personnages les plus typés, on reconnaît notamment les figures du comédien engagé (Jean Dasté/l’instituteur), de l’acteur comique (Carette/l’acteur) ou de l’acteur proche de l’avant-garde (Gaston Modot/l’ingénieur), tous trois ayant joué ou jouant de nouveau plus tard dans des films de Jean Renoir. Mais cette troupe, à l’instar du scénario, est malgré tout dominée par quelques figures clefs Nous n’évoquons ici que celles de Maréchal, Boeldieu et Rauffenstein. Sur Rosenthal (Dalio) et Elsa (Dita Parlo), ainsi que sur la caractérisation sociale des personnages, cf. atelier « Personnages et récit », dans la rubrique Pratique du film.

Prisonniers d’HallBach (image du dossier de presse du film – Carlotta).

Martin Goutte

Bien qu’il partage l’affiche avec d’autres vedettes (Stroheim, Fresnay et Parlo), Jean Gabin est sans conteste la star du film, en un temps où son nom s’est imposé comme l’un des plus vendeurs du cinéma français et où l’acteur use de ce statut pour choisir ses rôles et faciliter la production de certains films. Ce fut le cas pour La Grande Illusion, dont le sujet lui fut soumis par Jean Renoir alors qu’ils travaillaient à leur première réalisation commune (Les Bas-Fonds, 1936), et que Gabin défendit fortement auprès de producteurs réticents. La « puissance cinématographique » de celui que Jean Renoir désigne comme l’« Acteur de cinéma avec un grand A » provient, selon le cinéaste, « d’une profonde honnêteté »Jean Renoir, Entretiens et propos, Cahiers du cinéma (Petite Bibliothèque des Cahiers), Paris, 2005, p. 135. Cette formule est à rapprocher de l’« effet d’authenticité » qui, selon Ginette Vincendeau, caractérise fortement le mythe Gabin, et plus généralement le phénomène de la star, comme lieu d’une « circulation triangulaire » entre l’homme, l’acteur et le personnageClaude Gauteur et Ginette Vincendeau, Jean Gabin : anatomie d’un mythe, Nathan Université (Fac Cinéma), Paris, 1993, pp. 102-106.


Le personnage de Maréchal est en ce sens la variante particulière d’un « type » incarné de manière récurrente par Gabin, homme et acteur, dans cette période cruciale de sa carrière (1935-1939). Ce type est celui d’un homme du peuple, français, à la fois viril et fragile, ordinaire et extraordinaire, souvent promis à l’échec, voire à un destin tragique. La variante « Maréchal » répond à ce type tout en s’en distinguant. Officier dans l’aviation, le personnage mentionne très tôt son métier de mécanicien, et le langage du personnage, tout comme le jeu de l’acteur, accentue son appartenance au Paris populaire. Également et immédiatement identifié comme amateur de femmes (« Frou Frou » et Joséphine), Maréchal incarne une virilité bonhomme qui ne rechigne pas à la violence mais sait aussi se fondre dans le moule d’une idylle sentimentale : face à Elsa, dans l’étable, il pose son bâton (de Maréchal).


Ce duplicata du type Gabin est aussi, dans une moindre mesure, le double du cinéaste –lequel lui prête son propre uniforme d’aviateur pour le tournage. Plus jeune et ayant fait son service dans la marine, Gabin n’en est d’ailleurs pas à son premier rôle de soldat, et c’est même celui qu’il joua dans La Bandera (Julien Duvivier, 1935)


qui posa les bases de ce qui allait s’imposer comme le « mythe Gabin ». Dans La Grande Illusion, il échappe toutefois au destin tragique que lui réservent à l’époque la plupart de ses rôles, que ce soit justement chez Duvivier (La Bandera), chez Carné (Le jour se lève) ou même chez Jean Renoir (La Bête humaine). C’est que le tragique, dans La Grande Illusion, porte moins sur la fin annoncée d’un personnage particulier que sur celle d’un monde auquel Maréchal reste précisément étranger : l’ironie de son nom n’en fait pas un officier de carrière (mais un descendant des maréchaux-ferrants).

Martin Goutte

Ce monde auquel Boeldieu ne survivra pas et dont Rauffenstein porte déjà le deuil, c’est celui d’une aristocratie européenne dont le pouvoir économique, politique et militaire s’est plus ou moins maintenu au XIXe siècle et dont la guerre de 1914-1918 a sonné le glas. Ce monde est cher à Jean Renoir, qui aimait se définir comme un homme du XIXe siècle et qui conçut le personnage de BoeldieuJean Renoir, Pour tout vous dire (1894-1979) : entretiens avec Jean Serge, coffret de 4 CD, INA/Radio France (coll. Grandes Heures), 2005. Jean Renoir rappelle également que les premiers aviateurs furent d’abord des « mécanos » (comme Maréchal), puis des cavaliers (comme Renoir et Boeldieu) comme un hommage affectueux à l’armée française telle qu’il l’avait connue avant 1914. Or le couple d’acteurs qui incarne si parfaitement ce monde ancien, vingt ans plus tard, entretient précisément à son égard un rapport nostalgique et plus ou moins réactionnaire.

Embauché suite aux refus successifs de Louis Jouvet et de Pierre Richard-WillmOlivier Curchod, op. cit., p. 15, Pierre Fresnay est issu d’une famille bourgeoise et a entamé très tôt une carrière théâtrale (Comédie-Française) puis cinématographique. Il est rendu célèbre par son rôle de Marius dans la trilogie marseillaise et populaire de Pagnol (Marius, Fanny et César, 1931-1936), mais son physique et sa diction théâtrale se prêtent à la représentation de l’autorité et de la notabilité, comme le comprennent fort bien Jean Renoir et après lui Henri-Georges Clouzot qui en fait un commissaire (L’assassin habite au 21, 1942) puis un médecin (Le Corbeau, 1943).


Ces rôles tournés sous l’Occupation pour la Continental, ainsi que la Francisque dont il est alors décoré, lui valent des ennuis à la Libération mais ne l’empêchent pas de tourner de nouveau après-guerre, avant de revenir au théâtre. D’une certaine manière, l’acteur est peut-être plus réactionnaire que son personnage d’aristocrate qui, en dépit de sa morgue, accepte au moins partiellement l’héritage de la révolution française.
Tel n’est pas le cas de Rauffenstein, incarnation de l’officier prussien attaché à un certain ordre social, politique et militaire inscrit dans la tradition des Junkers et de l’Allemagne bismarckienne. Erich von Stroheim est l’acteur tout indiqué pour un pareil rôle, lui dont le père était officier de carrière dans l’armée impériale d’Autriche-Hongrie… du moins selon la biographie que s’inventa ce fils d’un commerçant juif viennois qui quitta sa famille et l’Europe pour émigrer aux États-Unis avant la Première Guerre mondiale. Le (génial) imposteur n’a en fait rien de l’officier allemand hautain et violent qu’il incarne dès les années de guerre dans des films de propagande puis tout au long d’une carrière ainsi placée sous le signe (publicitaire) de l’« homme que vous aimez haïr »Sur le parcours et l’œuvre de Stroheim, cf. Denis Marion et Barthélémy Amengual, « Stroheim », numéro spécial de la revue Études cinématographiques, n° 48-50, 1966, 152 p.


C’est d’ailleurs pour jouer un rôle de chef de l’espionnage allemand dans Marthe Richard (Raymond Bernard, 1937) qu’il se trouve à Paris lorsqu’il est embauché presque par hasard dans La Grande Illusion. C’est fort de ces rôles passés qu’il incarne Rauffenstein, mais il est surtout, pour Jean Renoir, le réalisateur de plusieurs films clefs du cinéma muet, de Maris aveugles (1919) à La Symphonie nuptiale (1928) et une figure adulée de la « création » au sein de l’industrie cinématographiqueJean Renoir, cité dans : Denis Marion et Barthélémy Amengual, op. cit., pp. 98-100.


Il s’ensuivra, lors du tournage, quelques frictions sur les rôles respectifs des deux cinéastes, mais aussi l’apport indéniable de Stroheim à la construction du rôle, notamment dans le choix méticuleux des accessoires et des costumes, comme en témoigne le magnifique pano-travelling présentant sa chambrée dans la forteresse de Wintersborn.

Martin Goutte