Rhone Alpes

La Grande Illusion

Jean Renoir - 1937 - France -

Dans l’imaginaire collectif comme dans les histoires du cinéma, Jean Renoir (1894-1979) s’impose avant tout comme l’un des grands noms du cinéma français des années 1930 et se trouve donc souvent, à tort et à raison, associé à la veine du « réalisme poétique » qui en fit les beaux jours. Or sa biographie et sa filmographie témoignent d’un parcours autrement plus complexe. Sa carrière de près d’un demi-siècle a traversé l’histoire des images mobiles entre 1924 et 1969, les variations de leurs formes et de leurs usages. À l’instar d’autres maîtres comme Fritz Lang ou Alfred Hitchcock, il a fait ses débuts dans le cinéma muet et réalisé certains de ses derniers films pour la télévision, il a mené une carrière d’abord nationale puis internationale, il a enfin connu des périodes diversement couronnées de succès. Celui qui écrira plus tard que « tout être humain, artiste ou non, est en grande partie un produit de son environnement »Jean Renoir, Ma vie et mes films, Flammarion (Champs Arts), Paris, 2005 (1974), p. 8 n’a pas été mal loti au départ, puisqu’il est le fils du peintre impressionniste Pierre-Auguste Renoir, auquel il consacrera un livreJean Renoir, Pierre-Auguste Renoir, mon père, Paris, Gallimard, 1981 (1962), 506 p. Mobilisé et blessé pendant la Grande Guerre, où il sert dans la cavalerie puis dans l’aviation, il exerce ensuite une activité de céramiste avant de tenter l’aventure du cinématographe au début des années 1920. D’abord marqués par le goût de l’expérimentation et par l’omniprésence de son épouse Catherine Hessling, ses courts et longs métrages peinent à s’imposer, même lorsqu’il adapte Zola dans Nana (1926). Le cinéaste délaisse alors l’avant-garde (et Catherine Hessling) pour des productions plus délibérément commerciales comme Tire-au-flanc (1928) ou Le Bled (1929).

Martin Goutte

Le passage au « parlant », au tournant des années 1920 et 1930, en marque un décisif dans la carrière de Renoir, qui opte (définitivement) pour un usage réaliste du son, enregistré en direct. Témoignant de ce que cette innovation technique et esthétique n’équivaut pas nécessairement à une (im)mobilisation de la caméra au service d’un « théâtre filmé », La Chienne (1931) puis Boudu sauvé des eaux (1932)


reposent par ailleurs sur la figure inclassable et subversive de Michel Simon. Celle de Jean Renoir, non moins libre et surtout variable, ne tarde pas à s’imposer au long d’une décennie où le cinéaste scénarise et tourne quinze films dont de nombreuses adaptations, notamment d’après Simenon (La Nuit du carrefour), Flaubert (Madame Bovary), Gorki (Les Bas-Fonds) ou de nouveau Zola (La Bête humaine).


Cette veine littéraire, pas plus que le goût de Renoir pour le théâtre, ne l’éloignent d’une recherche proprement cinématographique où le souci du « réalisme extérieur » se met au service de la « vérité intérieure »Ces deux termes reviennent fréquemment sous la plume du cinéaste dans Ma vie et mes films des sujets. Proche du « réalisme poétique » qu’incarnent alors Julien Duvivier (La Bandera) ou Marcel Carné (Hôtel du Nord), Jean Renoir s’en distingue à la fois (ou tantôt) par une approche moins conventionnelle et par un ton moins délibérément désabusé. Son naturalisme n’exclut jamais la féerie. Également proche du Front populaire, dont certains voient les prémices dans Le Crime de M. Lange (1935), il coréalise un film de propagande électorale pour le PCF (La vie est à nous, 1936) avant de financer sa Marseillaise (1937) par souscription. À la veille d’un second conflit mondial, deux films lui valent les honneurs puis la réprobation générale : à la profession de foi humaniste de La Grande Illusion (1937) succède en effet, après La Bête humaine (1938), le tableau cruel d’une société en décomposition dans La Règle du jeu (1939).

Martin Goutte

 

Mobilisé au Service cinématographique des armées, le cinéaste se rend d’abord à Rome pour tourner une Tosca qu’il ne finira pas, puis quitte la France après la débâcle de 1940. Arrivé à Hollywood, il confronte son talent et son goût de la liberté au système des studios, pour lesquels il réalise cinq films entre 1941 et 1946, allant du film de propagande antinazie (Vivre libre)
au film noir (La Femme sur la plage) en passant par le drame social (L’Homme du Sud). Bien que naturalisé américain et installé à Beverly Hills, Renoir n’a plus la confiance des studios. Filmé en Inde, Le Fleuve (1950) amorce un nouveau départ qui conduit Renoir à revenir en Europe, d’abord en Italie puis en France où, après une période de désaveu lié à son exil, son statut de « patron » sera de plus en plus ardemment défendu par une partie de la critique (André Bazin et les Cahiers du cinéma) puis des jeunes cinéastes (François Truffaut et la Nouvelle Vague). Évident dans Le Carrosse d’or (1953) puis dans French Cancan (1954),


le goût de Renoir pour le théâtre s’affirme également sur la scène, pour laquelle il écrit et dirige des pièces. Sa fascination pour le xixe siècle, déclinée dans Elena et les hommes (1956), ne l’empêche nullement de s’intéresser aux innovations contemporaines. En 1959, Le Testament du docteur Cordelier et Le Déjeuner sur l’herbe marquent ainsi une rencontre originale entre les formes et les formats du cinéma et de la télévision.


Après Le Caporal épinglé (1962), qui déçoit ceux qui voudraient y voir une nouvelle Grande Illusion, Jean Renoir éprouve de plus en plus de mal à faire aboutir ses projets cinématographiques, se réfugiant notamment dans un travail d’écriture qu’il ne quittera plusLes Cahiers du capitaine Georges, 1966. Produit pour la télévision et proclamant son amour de la scène, Le Petit Théâtre de Jean Renoir (1969) est le dernier film du cinéaste qui, sans plus revenir en France, s’éteint dix ans plus tard dans sa maison de Beverly Hills.

Martin Goutte