Rhone Alpes

La Grande Illusion

Jean Renoir - 1937 - France -

 

Un film historique l’est toujours à double titre, d’abord en ce qu’il situe son action dans le passé, ensuite et surtout en ce que le regard qu’il porte sur ce passé témoigne du contexte de sa production. À cet égard, La Grande Illusion est au moins autant un film sur la Grande Guerre qu’un film sur la France du milieu des années 1930. Ce dernier aspect transparaît en particulier dans la manière dont Jean Renoir situe en permanence ses personnages à la croisée de deux types de rapports a priori conflictuels, entre nations mais aussi entre classes.

Rapports de classes : Jean Renoir et le Front populaire

L’engagement de Jean Renoir auprès du Front populaire (1936-1938) fait-il pour autant de La Grande Illusion un film du Front populaire ? Les liens ne manquent pas entre ce film et d’autres réalisés par le cinéaste à la même époque et partageant un même humanisme progressiste. Par exemple, la solidarité collective des prisonniers


rappelle celle des salariés qui, dans Le Crime de M. Lange (1935), décidaient de gérer eux-mêmes l’entreprise abandonnée par un patron véreux. De même le personnage de l’instituteur rappelle-t-il celui que le même Jean Dasté interprétait en ouverture du film de propagande réalisé par Jean Renoir pour le PCF (La vie est à nous, 1936) ; on notera d’ailleurs l’importance de ces personnages d’enseignants dans La Grande IllusionOutre l’instituteur lunaire de Hallbach, la séquence du « concert » à Wintersborn oppose à distance l’officier allemand qui dit avoir été « professeur » et le lieutenant Demolder qui évoque ses « élèves »., qui sont gentiment moqués mais dont la présence marquée peut être liée au tableau de la guerre (mobilisation générale) et au rôle que le Front populaire confère à l’enjeu éducatif. Enfin, le retour dans le passé national de La Grande Illusion se prolonge d’une certaine manière dans La Marseillaise (1937), où le cinéaste revient sur les origines du « joli cadeau de la révolution française » moqué par Rauffenstein. La remarque de l’officier prussien indique toutefois le décalage sensible entre les rapports de classes décrits par le film et ceux alors à l’œuvre sur la scène politique. L’inscription du récit en 1914-1918 et le poids du duo Boeldieu-Rauffenstein font que le monde ancien qui se voit détrôné et apparemment enterré n’est pas celui de la bourgeoisie à laquelle s’oppose le Front populaire, mais celui d’une aristocratie militaire issue des siècles antérieurs. Cela n’empêche nullement le film de se prêter à une double lecture (la « réaction » d’aujourd’hui disparaîtra comme celle d’hier), mais cette dernière doit être largement nuancée : d’une part, par le regard nostalgique et empathique que Jean Renoir porte sur ce monde et sa grandeur (le sacrifice de Boeldieu), d’autre part, par la complexité des (multiples) solidarités mises en scène dans un film où l’antagonisme de classe et les oppositions politiques n’effacent jamais tout à fait les frontières nationales. Comme le souligne Olivier Curchod, « qu’il s’agisse de la représentation de la Grande Guerre, de la promotion de l’internationalisme pacifiste ou de la réflexion idéologique, le film apparaît très en retrait des positions que Renoir pouvait tenir ailleurs au même moment »Olivier Curchod, La Grande Illusion, Nathan (Synopsis), Paris, 1994, p. 67. Les louanges récoltées par le film, à gauche comme à droite, en 1937, en sont un signe notable.

Rapports de nations : d’une guerre à l’autre
Il faut évidemment se garder de tout anachronisme : La Grande Illusion n’est en aucun cas un film sur la Seconde Guerre mondiale. La polémique qui intervint à la ressortie du film en 1946 était précisément liée à cette lecture a posteriori qui ne pouvait qu’accuser le fossé entre l’horreur du passé immédiat et « un film de chevalerie, sur la guerre considérée sinon comme un des beaux-arts, du moins comme un sport »François Truffaut, Arts, n° 691, 8 octobre 1958 (cité par Olivier Curchod, in La Grande Illusion, Nathan (Synopsis), Paris, 1994, p. 116).. On n’en oubliera pas pour autant que la réalisation du film s’inscrit dans un contexte que marque notamment la guerre d’Espagne (débutée en 1936), dont la dimension idéologique s’est rapidement doublée d’une dimension internationale. Le pacifisme de Jean Renoir s’oppose directement à la menace croissante d’une nouvelle guerre mondiale et n’équivaut d’ailleurs pas à de l’aveuglement, comme l’illustre l’article très circonspect qu’il écrit suite aux accords de MunichJean Renoir, Écrits 1926-1971, Belfond, Paris, 1974, pp. 177-178.. Toujours en 1938, le cinéaste présente le film au public américain en défendant son pacifisme, en condamnant le nazisme et en précisant : « Aussi gênant soit-il, Hitler ne modifie en rien mon opinion sur les Allemands. »Ibid., p. 241. Cette opinion transparaît dans le portrait qu’il en fait dans le film, opposant la normalité de l’adversaire à la monstruosité de l’ennemi chère à la propagande, et cela à tous les niveaux : Rauffenstein, Arthur ou le garde du cachot ne sont que le pendant allemand des soldats français. Jean Renoir bénéficie précisément de l’ancrage historique du récit pour imposer une forme de recul face aux réflexes nationalistes, et glisse néanmoins quelques allusions à la situation contemporaine de l’Allemagne nazie, telle la scène du « bruit des pas » (c’est-à-dire celui des « bottes ») qui laisse songeurs les prisonniers ou celle de l’autodafé des livres envoyés par l’impératrice russe.


La place faite au personnage de Rosenthal,en dépit de certaines ambivalencesSur ce point, lire en particulier : Olivier Curchod, op. cit., pp. 63-67. , constitue également une démarcation très nette vis-à-vis d’un antisémitisme alors endémique (et pas seulement outre-Rhin, comme le montrent certaines réflexions des codétenus de Rosenthal). Le refus de la guerre prôné par le film apparaît d’autant plus nettement qu’il s’agit précisément d’un film sur la guerre, où l’opposition entre les nations constitue une évidence à laquelle le film oppose des affinités autres et tout aussi décisives – sociales ou morales. La dénonciation n’équivaut pas au déni, et, si le cinéaste défend un message évidemment pacifiste, à l’époque, il conviendra plus tard que « La Grande Illusion n’a eu aucune influence, car c’est un film contre la guerre, et la guerre a éclaté tout de suite après ! »Jean Renoir, Entretiens et propos, Cahiers du cinéma (Petite Bibliothèque des Cahiers), Paris, 2005, p. 179. À ce constat de 1966, on opposera le fait que dans la bande-annonce qu’il réalise pour la ressortie du filmCette bande-annonce, présente dans certains DVD, est retranscrite dans : Jean Renoir, Écrits 1926-1971, op. cit., pp. 243-245. en 1958, le même Jean Renoir précise que son film est redevenu « d’une actualité brûlante » dans le contexte d’alors, qu’il ne spécifie pas (celui de la guerre d’Algérie et de la guerre froide). Preuve peut-être que certaines illusions ont la vie dure, et preuve assurément que la question de l’historicité et de l’actualité d’un film est sans cesse reposée.

Martin Goutte

La Grande Illusion est le film de Jean Renoir qui connut le plus de succès à sa sortie : pour une fois, tant la critique que le public lui réservèrent un accueil extrêmement favorable, tous bords politiques confondus. Il fut le clou de l’exposition internationale qui se tint à Paris en 1937, et son succès ne se démentit pas à l’étranger, ni lors de ses ressorties successives. Cette communion de tous les publics peut être vue comme l’accomplissement des vues internationalistes que Renoir avait en réalisant le film, à l’aube d’un nouveau conflit mondial que beaucoup redoutaient. « Je mène mes personnages dans des camps de prisonniers. (…) Le grand luxe, comparé aux conditions de vie du fantassin. Je n’ai pas voulu jouer des misères de ce dernier. Mon sujet principal n’était pas cela. Mon sujet principal était l’un des buts vers quoi je tends depuis que je fais des films, à savoir la réunion des hommes. » Jean Renoir, Ma vie et mes films, Flammarion (Champs Arts), Paris, 2005 (1974), p. 134.


De ce point de vue, on peut comparer La Grande Illusion à un autre film, qui lui aussi met en scène une « réunion d’hommes » en vase clos contrainte par les circonstances : La Chevauchée fantastique, réalisé deux ans plus tard par le rooseveltien John Ford. En tant que microcosme dans lequel divers représentants de la société sont amenés à cohabiter, l’espace restreint d’une diligence (stagecoach) y succède aux camps de prisonniers.

Un grand film, mais…
Ces deux films, qui portent un regard à la fois rétrospectif et métaphorique (ils se situent dans le passé pour exorciser des craintes quant à l’avenir immédiat de l’humanité), devinrent d’emblée des « classiques » quelque peu panthéonisés au sein de filmographies qui eurent par ailleurs leur lot d’insuccès et d’incompréhensions. Toutefois, s’ils sont restés les plus célèbres de leurs auteurs, ils n’ont pas eu par la suite le même prestige critique que d’autres de leurs réalisations, accueillies en leur de temps de moins œcuménique façon. De même que La Chevauchée fantastique est désormais placé moins haut que La Prisonnière du désert, lequel passa quasiment inaperçu à sa sortie, on accorde aujourd’hui moins de crédit artistique à La Grande Illusion qu’à La Règle du jeu, qui connut en 1939 un accueil pour le moins contrasté. François Truffaut résuma cette réserve : « Le goût du paradoxe ne nous entraînera pas à décrier le seul film de Renoir qui ait été compris et admiré d’emblée, par tous les publics et dans tous les pays du monde. Simplement, nous pensons (…) que son immense succès repose, sinon sur un malentendu, du moins sur les apparences. Tout ce que nous aimons chez Renoir et qu’on lui reproche généralement – les changements de ton, la désinvolture, le coq-à-l’âne, les digressions, la crudité et sa sœur la préciosité – se retrouve ici mais mis au service d’un canevas patriotique, et l’on sait bien que tous les films de guerre, de résistance et d’évasion plaisent a priori (…). Il faut avouer qu’une autre raison du succès de La Grande Illusion est que la psychologie y prime la poésie, ce qui est rare chez l’auteur d’Elena. C’est peut-être le moins “fou” des films français de Renoir. »In André Bazin, Jean Renoir, Ivrea, Paris, 2005, p. 238. L’« humanisme unanimiste » de La Grande Illusion se révélerait donc quelque peu nivelant. Il est vrai que, là où un éclat de noirceur morale tel que la dispute entre Rosenthal et Maréchal se résout rapidement en réconciliation d’autres films des années 1930, et même certains des plus inscrits dans l’esprit du Front populaire, laissent le versant mortifère des passions humaines prendre le dessus, au point de déboucher sur des coups de sang meurtriers (La Chienne, La Nuit du carrefour, Toni, Le Crime de M. Lange, La Bête humaine), parfois collectifs (Les Bas-Fonds et, en 1946, Le Journal d’une femme de chambre).


La volonté de Renoir de toucher un vaste public se manifeste dans le choix des chansons, toutes très largement connues : Il était un petit navire, It’s a Long Way to Tipperary, Si tu veux… Marguerite, Frou-Frou, Anges purs, anges radieux et bien entendu La Marseillaise. La même année que La Grande Illusion, Renoir fait de cette dernière le titre d’un film consacré à la révolution française, en partie financé par une souscription publique de la CGT. Mais la façon dont elle y intervient prête moins à un éventuel confusionnisme qui satisferait au passage également la frange nationaliste, laquelle ne dut pas être insensible à la façon dont, dans La Grande Illusion, les prisonniers l’entonnent collectivement face à leurs geôliers allemands.

Jean-François Buiré