Rhone Alpes

La Grande Illusion

Jean Renoir - 1937 - France -

La guerre de 14-18 au cinéma

La Première Guerre mondiale a été très souvent représentée au cinémaPour des études détaillées sur 14-18 au cinéma, que ce soit sous forme de documentaire ou de fiction, voir les ouvrages de Laurent Veray, en particulier La Grande Guerre au cinéma, Ramsay Cinéma, 2008.. Les plus célèbres cinéastes ont repris des épisodes de la Grande Guerre. On peut citer Griffith, Gance, DeMille, Vidor, Chaplin, Walsh, Lubitsch, Pabst, Kubrick, Franju, Rosi, Pialat, Truffaut… et Renoir. Laurent Veray, historien spécialiste des films liés au premier conflit mondial, distingue quatre périodes. Pendant les événements et jusqu’en 1919, un cinéma « héroïque et patriotique » qui inclut les bandes d’actualité, les films nationalistes et la propagande. De 1919 à 1939, les films commémorent la guerre, mais prennent une couleur pacifiste, avec des aspects didactiques et réalistes. Après la Deuxième Guerre mondiale, et jusqu’en 1989, la représentation devient porteuse de contestation (avec l’œuvre charnière Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick – Paths of Glory, 1957).

Enfin, depuis 1990, on assiste à une évocation de la Grande Guerre dans la mémoire européenne qui montre la violence extrême des combats, les angoisses qui en découlent, les traces du traumatisme… Ces deux dernières époques peuvent être regroupées sous une vision très critique du conflit. Observons quelques exemples et survolons différents types de films qui évoquent 14-18.
Les officiers qui « guident » les opérateurs cinématographiques de guerre savent cacher ce qui doit rester secret (les premiers chars, par exemple), mais le Service cinématographique des armées est aussi conscient de la nécessité de filmer pour les historiens du futur. Entre 1914 et 1918, il s’agit d’abord d’informer l’arrière, avide de nouvelles. Simultanément, les opérateurs de guerre doivent propager une vision rassurante, « élément merveilleux d’action morale » (dixit Ciné-Journal, juin 1915). À partir de mars 1917, la censure est un peu moins sévère. Mais les images de morts, et la violence réelle des combats, sont bannies des écrans. Les fictions exaltent le patriotisme, du mélodrame aux films comiques. Citons Mères françaises (René Hervil, 1917), un mélo avec Sarah Bernhardt. En 1918, aux États-Unis, sort Cœurs du monde (Hearts of the World) réalisé par David Wark Griffith, qui a même pris quelques images sur le front en France.

Quand on voit le film aujourd’hui, sa violence crue nous paraît presque un brûlot pacifiste. Mais, à l’époque, il s’agit de pousser à la haine de l’Allemagne. De la même façon, le comique cocardier – à l’époque – de Charlot soldat (1918), nous semble satirique, tournant l’armée en ridicule. Il est donc important de recontextualiser pour comprendre la réception à leur date de sortie des films traitant du conflit.
Mais certains films, dès 1919, peuvent être des réquisitoires contre la guerre. C’est le cas de J’accuse réalisé par Abel Gance, avec sa célèbre image (en surimpression) des morts qui reviennent accuser les vivants.
Les films les plus réalistes, qui sont parfois des montages d’archives, deviennent des appels au pacifisme dans l’entre-deux-guerres. Les films de montage de Léon Poirier (Verdun, visions d’histoire (1928, puis 1931), et le film le plus réaliste sur le conflit (de mon point de vue), Les Croix de bois de Raymond Bernard (1932), montrent sans détour l’absurdité des guerres… et surtout de la « der’ des der’ ».

Les réalisateurs des films français (Gance, de Baroncelli, Raymond Bernard, Le Chanois, Renoir), allemands (Pabst, Trivas) ou américains (Milestone, Sternberg, Lubitsch, Hawks, Borzage, Ford) des années 1930 espèrent qu’en montrant les horreurs de 14-18 ils aideront à empêcher une nouvelle guerre. Peut-on croire que 14-18 est la dernière guerre dans les années 1930 ? La réponse est l’élément central de La Grande Illusion, la fameuse réplique « Tu t’fais des illusions », répétée deux fois. Jean Renoir a, lui aussi, une vision pacifiste, mais il semble plus pessimiste que ses collègues quand il réalise son film en 1937.
Après la Deuxième Guerre mondiale, la désillusion puis la révolte inspirent les représentations de 14-18. Le cynisme de Monicelli se moquant de la lâcheté (La Grande Guerra, 1959), la vision désespérée de Watkins (The Diary of an Unknown Soldier, 1959) et surtout la révolte de Kubrick. Les Sentiers de la gloire, sorti aux États-Unis en 1957, n’ont pas pu sortir en France avant 1975, suite à la pression exercée par le Quai d’Orsay sur les distributeurs américains ! Kubrick disait avoir voulu dénoncer toutes les barbaries et notamment le maccarthysme. Mais de nombreux critiques français voyaient plutôt des reproches adressés à l’armée française, concernant les massacres de mutins en 1917… aussi bien que l’attitude des paras, à Alger, en 1957.
La volonté de provoquer une révolte, voire le dégoût pour la guerre de 14, va encore plus loin depuis les années 1970. Johnny Got his Gun (Johnny s’en va-t-en guerre) de Donald Trumbo, en 1971, explore les conséquences de la violence sur le corps humain, le corps du soldat estropié devenant sujet d’expériences pour les militaires. Cette extrême souffrance revient régulièrement dans les films depuis cette époque, chez Tavernier, Peter Weir, Dupeyron…
Le patriotisme cocardier est depuis longtemps oublié dans les films de fiction comme dans les documentaires. Au total plus de 110 films de long métrage ont eu pour sujet la Grande Guerre entre 1918 et 2007. Cette guerre est représentée de façon différente à chaque époque et chaque œuvre peut prendre un sens différent selon le contexte de sa réception. Des livres, romans, bandes dessinées, pièces de théâtre continuent d’être écrits chaque année sur le sujet et, régulièrement, ces œuvres sont adaptées au cinéma ou à la télévision. Il est clair que cette véritable boucherie qui a causé plus de dix millions de morts n’a pas encore fini d’inspirer les cinéastes.

Martin Barnier