Rhone Alpes

La Grande Illusion

Jean Renoir - 1937 - France -
Du projet à la réalisation (1934-1937)Pour plus de détails sur l’histoire du film, lire : Olivier Curchod, La Grande Illusion, Armand Colin (Synopsis), Paris, 2005, Nathan, 1994, chapitre « Le roman d’un chef-d’œuvre ».


« L’histoire de mes démarches pour trouver la finance de
La Grande Illusion pourrait faire le sujet d’un film », a écrit Jean Renoir qui poursuit :  « J’en ai trimballé le manuscrit pendant trois ans, visitant les bureaux de tous les producteurs français ou étrangers» Jean Renoir, Ma vie et mes films, Flammarion (Champs Arts), Paris, 2005 (1974), p. 128 Le projet naît en effet en 1934 d’une rencontre de hasard, sur le tournage de Toni, entre le cinéaste et une ancienne connaissance de guerre, l’aviateur Pinsard, auquel Renoir dut d’être sauvé lors d’une mission aérienne. Devenu général, l’ancien adjudant éblouit Renoir par le récit de ses aventures, en particulier de ses sept évasions dont le cinéaste songe aussitôt à tirer un film. À cette fin, il fait appel au talent reconnu du scénariste Charles Spaak, avec lequel il collabore également pour Les Bas-Fonds (1936) et plus tard pour Le Caporal épinglé (1962). Fondée sur les souvenirs de Pinsard, l’écriture du scénario s’appuie également sur les souvenirs des deux auteurs ainsi que sur un certain nombre d’ouvrages parus sur la Grande Guerre, en particulier le roman autobiographique Kavalier Scharnhorst de Jean des VallièresAlbin Michel, 1931. Le vétéran romancier intenta sans succès un procès en plagiat aux auteurs de La Grande Illusion, comme le rappelle Olivier Curchod, qui consacre une analyse détaillée aux sources et aux étapes du scénario (op. cit., pp. 29-42). Suivant son habitude, Renoir enrichit également le scénario des suggestions de ses collaborateurs, tels le décorateur Eugène Lourié, l’assistant Jacques Becker, la scripte Françoise Giroud ou le producteur Albert Pinkévitch. Ce dernier joua un rôle crucial pour faire aboutir le projet, également soutenu de manière décisive par la star Jean Gabin. L’engagement imprévu d’une autre vedette, en la personne d’Erich von Stroheim Sur le casting du film, cf. « Acteurs et personnages »., vient bouleverser le scénario peu avant le tournage, obligeant les auteurs à élaborer un rôle qui soit à la mesure de l’acteur et réalisateur que Jean Renoir adule. Le tournage s’opère finalement entre février et mai 1937 dans les studios d’Épinay et de Billancourt, ainsi que dans les décors extérieurs essentiellement situés en Alsace, où l’équipe trouve « des bâtiments d’influence absolument allemande »Jean Renoir, Entretiens et propos, Cahiers du cinéma (Petite Bibliothèque des Cahiers), Paris, 2005 (1979), p. 138. Cf. Caserne de Colmar pour la prison de Hallbach, château du Haut-Koenigsbourg pour la forteresse de Wintersborn, environs de Ribeauvillé pour la ferme d’Elsa.. Monté par Marguerite Houllé, compagne du cinéaste, le film sort dans les salles en juin, dans le cadre de l’Exposition universelle, et remporte un immense succès auprès du public (meilleure recette 1937) et auprès de la critique, toutes tendances politiques confondues. Le succès dépasse bientôt les frontières hexagonales, au-delà desquelles le film obtient le prix du meilleur ensemble artistique à Venise en 1937, puis une nomination pour le meilleur film aux Oscars de 1939.

Martin Goutte

Sortie, ressorties et restaurations (1937-2012)

L’histoire d’un film ne s’arrête pas à la date de sa sortie ni même à celle de l’exploitation qui s’ensuit, elle est aussi celle des différentes phases de sa réception et celle des variations de l’œuvre elle-même. La Grande Illusion en est un excellent exemple qui, après avoir été interdit par la censure dans l’Italie fasciste et dans l’Allemagne nazie, l’est aussi à partir de 1939 dans une France républicaine qui, une fois entrée en guerre, ne goûte guère le pacifisme et l’internationalisme de Renoir. Prolongée par l’occupant, par Vichy et par le gouvernement de la Libération, cette censure ne tombe qu’en 1946 et au prix de quelques coupes : la ressortie du film n’en suscite pas moins de vives polémiques à un moment où les traces de la guerre, de l’Occupation et des crimes nazis sont encore fraîchement inscrites dans les esprits. Il faut donc attendre un peu plus de dix ans pour que le film, en 1958, recouvre à la fois sa forme, son sens et son succès originels : remonté par Renée Lichtig sous la supervision du cinéaste, le film est allongé d’une vingtaine de minutes pour (re)trouver sa durée définitive (113 min.), et connaît de nouveau un très bon accueil public et critique. Intronisé la même année comme l’un des douze meilleurs films de tous les temps, ce chef-d’œuvre désormais « classique » est régulièrement diffusé à la télévision et au cinéma. Il y fait notamment l’objet, à la fin des années 1990, d’une nouvelle sortie (en salles et en DVD) après une restauration fondée sur le négatif original. Ce dernier avait été saisi comme prise de guerre par les Allemands puis par l’Armée rouge, avant d’être récupéré auprès des archives soviétiques par la Cinémathèque de Toulouse dans les années 1970. En 2011, une restauration numérique donne enfin lieu à la toute dernière version de l’œuvre, ressortie en salles en 2012 et désormais distribuée en Blu-raySur les différentes versions du film disponibles en DVD et Blu-Ray, cf. rubrique « Documents ». Voir également le supplément de la version en Blu-ray « Le négatif original de La Grande Illusion – Une histoire exceptionnelle » (entretien avec Nathalie Laurent, déléguée générale de la Cinémathèque de Toulouse, 11’30), éditions StudioCanal, 2012.

Martin Goutte