Rhone Alpes

Barbara

« Tout en elle émeut, tout de suite. Sa beauté. Son air buté. Sa solitude. Sa colère rentrée, sa tristesse mal dissimulée. Tout en elle intrigue, sitôt qu’elle apparaît »infoInfoFrédéric Strauss, in « Barbara, Christian Petzold », Télérama n° 3251, 2 mai 2012.Barbara est ainsi « chargée » intérieurement. Ce qu’elle dissimule est certes impossible à cerner mais ouvre justement à toutes les interprétations. Ainsi, elle est définitivement fermée aux autres et ce pour deux raisons : d’une part, par fierté, résistance, dignité étant donné ce qu’elle subit (l’humiliation, la dégradation qui prennent une dimension encore plus forte lors des contrôles) ; d’autre part, parce que son projet (sortir du pays) impose cette réserve, voire cette méfiance. Elle ne doit pas montrer ses faiblesses, et c’est toujours par petites touches que le cinéaste dévoile la fragilité du personnage (une expression, une attitude, un simple geste, comme son visage défait lors du deuxième contrôle où elle supplie l’adversaire de renoncer à la fouille corporelle – séq. 24). « Ce sont les gestes qui comptent, plus que les mots. On ne donne pas toutes les clés. Et c’est au public de remplir les blancs, avec son vécu à lui. »infoInfoChristian Petzold in Anastasia Lévy, « Barbara, il était une fois en RDA », Métro, 2 mai 2012, p. 15. Christian Petzold refuse la position du narrateur tout-puissant et veut faire confiance à l’atmosphère des lieux en lien avec ce qui découle de l’engagement actoral. Il faut pouvoir saisir les personnages en les voyant vivre, explique-t-il. Pour y parvenir, il s’appuie sur une technique particulière : il fait photographier ses acteurs en costumes, placés au sein des décors dans lesquels ils joueront quelques jours plus tardinfoInfoChristian Petzold s’inspira du travail photographique d’August Sanders, qui réalisa une série de portraits intitulée Allemands proposant un regard sur des hommes et des femmes caractérisés par leur activité professionnelle (un mécanicien, un boucher, une infirmière…). Cf. Entretien avec le cinéaste Christian Petzold, in supplément au film (édité chez Pyramide Vidéo, 2012).. Ainsi, photographies en main pendant une semaine, les acteurs parcourent l’espace, s’en imprègnent jusqu’à en faire partie intégrante. Les acteurs n’ont aucun autre élément à leur disposition (si ce n’est le scénario), ce qui garantit au cinéaste qu’aucun cheminement psychologique ne sera entamé avant qu’ils n’aient « pénétré l’espace du récit »infoInfoEntretien avec le cinéaste Christian Petzold, op. cit.. Plus que de comprendre le décor, il s’agit donc de le ressentir en l’investissant pleinement.Christian Petzold dit s’intéresser depuis toujours à des personnages en fuite,infoInfoÉmission Hors-champs de Laure Adler, France Culture, 2 mai 2012 (44 min.). http://www.franceculture.fr/personne-christian-petzold. (Page Web consultée le 10 juillet 2013). cherchant à échapper à une vie qui ne leur convient pas ou plus (Yella et Jerichow). On ne sait rien de Barbara, si ce n’est qu’elle vient de la capitale (comme le font remarquer ses collègues, qui se sentent déclassées – séq. 3 – tout comme doit d’ailleurs le ressentir Barbara elle-même), qu’elle est issue d’un milieu socialement privilégié (elle joue du piano, a un sèche-cheveux), qu’elle a vécu l’incarcération (séq. 1) et probablement des séjours en camp de redressement comme le laisse supposer son dévouement pour Stella. Cette dernière apparaît comme le double de Barbara, certes brune et plus jeune mais tout aussi décidée à fuir. Elle prend d’ailleurs sa place à la fin sur le radeau en partance pour le Danemark, un acte qui résonne comme un transfert, Barbara décidant peut-être de faire au présent ce qui lui fut impossible à accomplir par le passé. L’énigme qui traverse le personnage de Barbara se manifeste surtout à la fin. En effet, il est impossible de savoir quel fut le choix de Barbara. Serait-elle partie si Stella n’avait pas fait irruption à quelques heures du départ ? Ou serait-elle restée ? D’ailleurs, pourquoi laisser la porte de son appartement ouverte lorsqu’elle fuit avec Stella si elle comptait revenir ? Le passeur, qui rappelle qu’il n’y a qu’une seule place sur le radeau, n’est-il pas celui qui décide pour elle ? Ou alors, plus fin encore, Stella n’est-elle pas finalement celle qui l’oblige à prendre une décision qu’elle n’arrivait pas à prendre d’elle-même ? Rester et donner une chance à l’amour malgré son désir de liberté ?

Nina Hoss joue ses premiers rôles à la radio alors qu’elle n’a que 7 ans. Fille de l’actrice et metteure en scène Heidemarie Rohweder, elle commence le théâtre à 14 ans grâce à sa mère. Elle bénéficie d’une formation classique, apprend le piano et le chant et intègre la célèbre école d’art dramatique Ernst Busch de Berlin. Ses premières expériences au cinéma et à la télévision ont lieu en 1997 (son premier film sous la direction de Christian Petzold est Toter Mann, 2001).

Pour concevoir ce personnage, le cinéaste s’appuie aussi sur ce que dégage Nina Hoss, qu’il dit ne toujours pas « connaître » malgré les nombreux films qui les ont réunis. Il a pensé à elle dès l’écriture de son scénario. « Nina est une actrice qui n’est jamais arrivée, qui n’est jamais chez elle. Elle projette la solitude comme personne. »infoInfo Christian Petzold, in Thomas Sotinel, « Christian Petzold et Nina Hoss, le réalisateur séduit et la muse conquise », Le Monde, 2 mai 2012.

Il explique notamment sa fascination pour celle qui parvient à « se vider » (pour mieux absorber ce qui viendra nourrir sa composition)Nina Hoss aborde ses rôles sans préjugés, lit beaucoup (Christoph Hein, Christa Wolf, Uwe Johnson, Brigitte Reimann) et réalise un travail d’enquête afin de se préparer (pour interpréter Barbara, elle a rencontré des personnages ayant vécu sous le régime est-allemand des années 1980). Cf. Entretien avec le cinéaste Christian Petzold et l’actrice Nina Hoss, in supplément au film (édité chez Pyramide Vidéo, 2012). , à ne pas céder à la facilité de propositions trop vite amenées concernant le rôle qui lui est proposé (« rester dans la subtilité et ne pas tout mettre sur la table »infoInfo Entretien avec l’actrice Nina Hoss, in supplément au film (édité chez Pyramide Vidéo, 2012)., selon l’expression de l’actrice). Laissant le temps et le doute faire leur travail, Nina Hoss chemine sur ce qu’elle sait de son personnage mais aussi de ce qu’elle ne sait pas, jusqu’à lui inventer une histoire passée qui n’aura aucune répercussion directe dans le récit. Elle explique que Barbara aurait pu, par le passé, trahir une amie afin de pouvoir exercer son métier (une compromission nécessaire dans le contexte politique de l’époque). Elle vivrait donc avec cette douleur intérieure, le poids d’une culpabilité qui pourrait se rappeler à elle au moment où elle est amenée à faire des choix pour elle et les autres (Stella évidemment, qui permettrait un rachat moralinfoInfo Ibid.).

 

« Dès que j’ai lu le scénario, dit Nina Hoss, j’ai compris que j’allais devoir me construire une raideur. Barbara ne veut plus s’impliquer que dans son travail, elle ne peut pas se permettre d’être vulnérable. Elle vit dans le calcul. »infoInfo In Lucie Calet, « La Vie des autres », TéléObs, 9 mai 2012. p. 11.

Concernant son personnage, Nina Hoss relève ce qui le caractérise : renfermé et s’étant construit une barrière face à un monde qu’elle refuse. Or, ce qui intéresse Christian Petzold, rappelle-t-elleinfoInfo Entretien avec l’actrice Nina Hoss, op. cit., repose justement sur le processus de l’effritement de cette résistance, sur ce qui frémit chez Barbara (la naissance de l’amour) et qui provoque un bouleversement intérieur. Cette intention engage une idée majeure : ce n’est pas le monde qui change ; c’est Barbara qui évolue et qui le regarde différemment. La visite chez Klaus Schütz, dont la femme est mourante (séq. 29), et la cueillette d’André de quelques herbes aromatiques dans son jardin (séq. 33) sont les exemples les plus forts d’un regard qui indique un changement de point de vue. Dans le premier cas, elle prend conscience que ses adversaires peuvent souffrir eux aussi et être généreux (elle repart avec des légumes). Dans le second, elle constate que le bonheur est accessible grâce à peu de chose dans cet endroit qu’elle juge pourtant invivable (comme elle le dira plus tard à Jörg (séq. 22).

André est celui que Barbara n’attendait pas, celui sur lequel elle ne se serait probablement jamais attardée dans un contexte autre que celui du travail. Ce qui séduit Barbara est avant tout son dévouement à l’égard des autres, sa manière de faire (elle est immédiatement interpellée par la façon dont il aborde le jeune garçon atteint d’une entorse – séq. 2). Cette attention particulière pour ses patients (Mario qu’il veille, la femme de Klaus Schütz qu’il accompagne vers la mort) la déconcerte. Elle est en effet à la fois admirative (le laboratoire qu’il met en place avec les moyens du bord) et méprisante face à autant de sacrifice (elle s’en explique lorsqu’elle saisit qu’André se sent redevable auprès de cette population, qui a contribué d’une certaine façon, à travers le système politique, à « faire » ce qu’il est devenu).

André, costaud, peu élégant, est l’inverse de Jörg. Christian Petzold crée là une opposition subtile qui contribue à justifier une attirance qui ne tient pas immédiatement au physique. Le cinéaste dit avoir choisi Ronald Zehrfeld pour sa corpulence et ses rôles d’enfonceur de portes, souvent des flics un peu rustres qui lui collent à la peau dans le cinéma allemand. Face à autant de mystère et de sensibilité féminine, il fallait un contrepoids, un corps « bien réel ». André ne porte pas de costume et n’a pas de Mercedes comme Jörg (il a une Trabant). Barbara est touchée pour plusieurs raisons. Contrairement à Jörg, qui travaille dans le milieu des affaires, André a une mission honorable. Barbara et lui partagent la même passion pour la médecine, seule bouée à laquelle ils se raccrochent dans un monde qui ne les a pas épargnés. Elle a connu des épreuves difficiles et André, sur le ton de la confidence, raconte sa blessure lointaine (une erreur médicale qu’il porte comme un fardeau – séq. 15). Tous deux ont donc ceci en commun : une histoire passée douloureuse, un départ brutal de l’hôpital d’Eberswalde (Brandebourg) et l’impossibilité de rejoindre la capitale pour lui, une éviction de la Charité (Berlin) pour elle, une affectation non désirée en province pour les deux et malgré cela une passion inaltérée pour leur métier. Un naufrage en RDA dans les deux cas. Contrairement au médecin-chef, Jörg, lui, ne saisit pas que Barbara s’accomplit à travers son activité professionnelle ; il lui dit en effet qu’elle pourra s’arrêter de travailler lorsqu’elle passera à l’Ouest, ce qu’elle n’accepte pas, tant son métier a de l’importance et tant elle n’est pas femme à se faire entretenir. André, d’ailleurs, par stratégie (il cherche à se rapprocher) mais aussi parce qu’il voit en elle une collaboratrice de qualité, lui confie de nombreuses responsabilités, lui demande conseil, la valorise jusqu’à la solliciter pour des tests (séq. 28) et l’anesthésie de Mario (séq. 31). Outre la médecine, André et Barbara partagent un intérêt pour la littérature (séq. 33), la peinture (séq. 12), la musique (le piano)… et les balades à vélo (la nature, les choses simples de la vie). Au contact d’André, qui n’a d’yeux que pour elle, Barbara connaît une évolution que l’on peut analyser de diverses manières.

 

 

 

L’évolution de Barbara se manifeste à travers un changement progressif qui se confirme à la fin, lors de son retour à l’hôpital, où l’on comprend qu’elle a finalement décidé de rester pour André (séq. 36). Mais cette évolution s’élabore graduellement et de deux façons. D’une part, on peut voir en Stella et Mario deux personnages qui vont nourrir Barbara à leur manière : tandis que Stella confirme la nécessité de fuir à l’Ouest, Mario intervient au moment où le projet d’évasion se précise (séq. 19). Ainsi, fuir à l’Ouest, c’est d’une certaine manière abandonner des gens, comme Mario, qui ont besoin d’être accompagnés dans leur souffrance. L’inquiétude d’André à l’égard du jeune homme ne fait qu’alimenter le malaise de Barbara, qui a toutes les difficultés à laisser seul son collègue face à ce cas si difficile à traiter (séq. 29). D’autre part, il faut prendre en compte trois séquences en particulier pour saisir la manière dont chemine Barbara. La première (séq. 22) est la scène de l’hôtel, où Jörg lui expose les détails de son évasion. Barbara répond qu’elle est de service, mettant en avant ses responsabilités professionnelles. Pour Nina Hoss, il s’agit là de la scène clé du film, car c’est la première fois que Barbara se trouve dans l’obligation de confronter ce départ si proche et ce qu’elle vit avec André. « Pour moi, explique-t-elle, Jörg et elle ne se connaissent pas vraiment. Il doit lui paraître sécurisant. La scène de la chambre d’hôtel où Barbara le retrouve en douce me semble être le pivot du film. Au pied du mur, Barbara doit mettre en balance, d’un côté, les liens créés avec André et l’adolescente qu’elle protège, de l’autre sa soif de liberté. »infoInfoIn Lucie Calet, op. cit.

Cette situation se retrouve, de manière amplifiée, lorsque André (séq. 31) lui annonce qu’elle devra faire l’anesthésie de Mario, le soir même de son départ. Elle confirme pourtant qu’elle sera bien là à ses côtés. C’est, pour Christian Petzold, la scène la plus importante du film car, à ce moment précis, « son mensonge n’est plus dicté par son opposition au régime. Elle ne ment pas contre le régime. Elle ment contre l’amour, contre ses sentiments, contre la confiance »infoInfoEntretien avec le cinéaste Christian Petzold, op. cit. que lui a accordée André. C’est en cela un mensonge qui l’affecte plus que les autres. Enfin, la troisième et dernière séquence apparaît comme la réponse de Barbara aux nombreuses attentions qu’André lui portait jusqu’à présent. En effet, le baiser qu’elle lui accorde (séq. 33) est un aveu, mais il résonne aussi comme un adieu. Placé non pas en fin de film mais au tournant d’une situation amenée à se résoudre, « le baiser, explique Nina Hoss, désamorce une tension mais, dans le même temps, il en crée en nouvelle »infoInfoNina Hoss, « Le baiser», in dossier « Barbara », éd. AFCAE Promotion, 2012. (elle l’aime, certes, mais l’amour qui l’obligerait à rester est-il plus fort que son désir de liberté ?). En restant, Barbara exprime l’idée qu’elle est devenue une autre. Une femme nouvelle est née, dans un pays anéanti que Christian Petzold voit comme une île déserteinfoInfoFrédéric Strauss, in « Un cinéaste au fond des yeux : Christian Petzold, réalisateur de Barbara » (Propos recueillis le 4 mai 2012) .http://www.telerama.fr/cinema/un-cineaste-au-fond-des-yeux-christian-petzold-realisateur-de-barbara,81102.php. (Page Web consultée le 10 juillet 2013)., où tout devient malgré tout possible grâce à l’amour. Le dernier plan (séq. 36) la montre épuisée, certes, mais esquissant un léger sourire qu’André reçoit comme la promesse d’une nouvelle vie. C’est ainsi que tous deux, tels des Adam et Eve modernes, semblent se confier la responsabilité d’un nouveau monde…