Rhone Alpes

Barbara

Christian Petzold - 2012 - Allemagne -

Chaque partie implique plusieurs séquences, réunies parce qu’elles contribuent à la création d’un mouvement narratif et d’un développement thématique explicites.

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 Articulations, répétitions et déplacements

Malgré une mise en scène épurée et la confiance accordée aux « blancsEntretien avec le cinéaste Christian Petzold, in supplément au film (édité chez Pyramide Vidéo, 2012). Dans cet entretien, le cinéaste rappelle que « ce sont les gestes qui comptent, plus que les mots. On ne donne pas toutes les clés. Et c’est au public de remplir les blancs, avec son vécu à lui » » (béances, silences et non-dits), Christian Petzold raconte beaucoup, énormément. Cependant, il s’emploie à divulguer les informations du récit de manière très subtile, en creux.
D’une part, il fait confiance :
* aux corps (gestes et postures, costumes) :  Cf. « Corps, costumes, décors : la vérité d’une époque » de Nicole Foucher

* aux regardsCf.Lien interne en cours : film d’analyse, « Regards croisés », par Benjamin Labé],

* aux déplacements (variations rythmiques) : Cf. « Variations rythmiques » d’Hélène Bister

* aux lieux« Rues, couloirs d’hôpital, chemin sous les arbres, tous les lieux que traverse Barbara distillent une atmosphère étouffante, menaçante. Christian Petzold y fait résonner une vacuité absurde, et aussi la peur que le moindre geste soit vu, dénoncé. Rien ne doit déranger l’ordre immobile, les apparences immuables » (Frédéric Strauss, in « Barbara, Christian Petzold », Télérama n° 3251, 2 mai 2012, p. 47). et décors (paysages et objets) : Cf. « Barbara ou l’Allemagne de l’Est vue autrement » de Nedjma Moussaoui

…pour dire ce que les dialogues ou situations n’exposent pas. D’autre part, il opte pour des choix narratifs particuliers, amplifiés par le montage, qui participent à la création d’une broderie à la fois complexe et raffinée, en apparence très fluide, composée d’articulations, de répétitions et de déplacements qui déploient la matière dramaturgique avec une grande finesse et qui participent à créer une atmosphère particulière.

Articulations
Barbara est le personnage qui permet au spectateur de cheminer dans le récit ; c’est son parcours qui engage le développement narratif à l’échelle du film. Aussi, en toute logique, peut-on voir dans certaines articulations le moyen pour le cinéaste de relayer, voire de traduire, l’émotion de son personnage mis au-devant de situations qu’il doit appréhender (sans laisser transparaître le moindre signe extérieur). On note deux types d’articulations.

Le premier concerne le retardement. Souvent, le cinéaste montre une scène dont le caractère énigmatique voire incompréhensible sera résolu plus tard. L’exemple qui suit propose une temporisation en plusieurs étapes. Barbara reçoit un paquet dans les toilettes d’un restaurant (séq. 7). Dans le plan qui suit (dans le train), on découvre qu’il s’agit d’une somme d’argent. Il faudra attendre 15 minutes (séq. 13) pour comprendre qu’elle lui a été transmise par son amant de l’Ouest. Et il ne sera pas vraiment dit clairement que cet argent est destiné au passeur venu par la mer (on le saisit en filigrane et on le vérifie séq. 35). Les éléments sont donc distillés dans le temps, jamais livrés en bloc.

Le second type d’articulation est employé, au contraire, dans l’idée de relier les plans, immédiatement, de manière fluide ou brutale, en tissant les fils narratifs directement entre eux. Le vélo constitue ainsi un motif de liaison, véritable fil conducteur. La visite de la cave permet à Barbara d’en faire la découverte dans un contrechamp soudain. Aussi, Petzold « ne jette rien », profite de cette scène (séq. 5) pour faire « émerger » le vélo qui reliera de manière fluide différents moments du récit. À l’inverse, le départ de Stella pour le camp de Torgau est amené par une articulation brutale : André annonce à Barbara qu’elle restera deux jours seulement à l’hôpital (fin de la séq. 15) ; séquence 16, le plan débute avec le bruit violent d’une porte qui claque et les cris de Stella. L’ellipse marque la violence de l’événement. Deux jours se sont écoulés entre les deux plans. Enfin, un simple raccord entre deux profils peut relier les personnages à distance, proches l’un de l’autre bien qu’éloignés géographiquement. L’articulation entre les deux plans suivants exprime ainsi la « présence » d’André aux côtés de Barbara subissant sa seconde fouille corporelle.

Répétitions

La narration est composée de multiples répétitions qui viennent scander sa structure globale. Les nombreux passages en voiture (7 au total) ou à vélo fonctionnent comme des transitions à teneur géographique mais permettent aussi de marquer l’évolution psychologique de Barbara, surtout à l’égard d’André. La première discussion en voiture (séq. 4) est très tendue, alors qu’elle ouvre à davantage d’échanges à la fin (séq. 32). De même, la première scène du réfectoire (séq. 3) montre Barbara distante, et son changement d’attitude n’en est que plus visible lorsque, dans ce même réfectoire, elle s’assoit spontanément avec ses collègues (séq. 26).

Les deux fouilles (séq. 8 et 24) suivent les escapades nocturnes de Barbara et marquent le poids de la surveillance rapprochée. Quant aux scènes impliquant Stella et Mario, elles sont là pour mettre la femme face à la décision qu’elle doit prendre : permettre à sa jeune protégée de fuir, rester pour assister André lors de l’opération du garçon… partir, rester… ?

Au-delà de sa fonction structurante, la répétition permet de faire varier les situations en jouant de la surprise, du suspens, de la tension inhérente à un contexte oppressant. On entend ainsi d’abord la sonnerie de la porte lorsque la concierge au regard inquisiteur vient chercher Barbara (séq. 5). Puis, cette sonnerie est liée à la première fouille corporelle (séq. 8). Dans la foulée, André vient chez elle lui demander son aide pour Stella (séq. 9), puis ce sont l’accordeur envoyé par André (séq. 18) et de nouveau la femme de la Stasi pour la deuxième fouille (séq. 24), qui font irruption sans prévenir. Ces répétitions amplifient ainsi l’angoisse de Barbara, dérangée, épiée, contrôlée. Dernier type de répétition enfin : celui qui invite le spectateur à se projeter, à se déplacer d’une idée à une autre. La réparation du pneu de vélo dans la baignoire (séq. 5) anticipe en quelque sorte la scène de l’argent plongé dans l’eau afin de vérifier l’étanchéité de son emballage (séq. 27). Entre ces plans, il existe un rapprochement plastique, une idée symbolique que seule la répétition permet de signifier : alors que le vélo permet d’améliorer le présent, l’argent est censé offrir un avenir meilleur.

 

 Déplacements métaphoriques

Christian Petzold a le souci de ne pas trop en dire, de ne pas grossir le trait. Aussi, pour ce faire, décide-t-il d’en passer par la figure du déplacement lorsqu’il souhaite véhiculer un sentiment sans pour autant l’aborder frontalement. La scène de la visite de la cave (séq. 5), déjà évoquée, renvoie à un passé dont on ignore tout. L’attitude de la femme, son trousseau de clefs imposant et le lieu peu accueillant sont autant d’éléments qui rappellent l’univers carcéral que Barbara a dû connaître auparavant. On peut également voir en Mario, jeune homme léthargique ayant perdu tout rapport émotionnel à son environnement, la métaphore d’une population entière vidée de sentiment et de toute sensualité à l’égard du monde. La déchéance d’un pays qui se meurt peut être vue également à travers le cancer de la femme de l’officier de la Stasi (séq. 29) contraint de faire fonctionner un système à bout de forceinfoInfoVoir à ce sujet l’analyse de Christian Petzold, in « Christian Petzold – Se situer entre deux mondes, le passé et le présent », entretien avec Pierre Eisenreich, Positif n° 615, mai 2012, p. 24.. Elle est l’incarnation d’un pays ruiné. Aussi, le cinéaste évoque de nombreuses idées par l’intermédiaire de situations ou de personnages qui ont une fonction narrative plus profonde qu’il n’y paraît. C’est ainsi que Stella et Steffi, deux femmes de deux âges différents, offrent à leur manière une image en miroir de Barbara, personnage mystérieux dessiné également à partir de ces autres figures féminines …infoInfoCf. Atelier n° 3, « Barbara et les autres (femmes) » par Rémi Fontanel, in rubrique « Pratique du film ».

 Christian Petzold ne s’intéresse guère aux événements, aux actions et préfère s’appuyer sur ce qui fait exister un récit en creux. Articulations, répétitions et déplacements sont autant de figures stylistiques qui y participent, permettant à la narration de se déployer toujours à des vitesses variables, implicitement… « naturellement ».

 Rémi Fontanel

 Voir également :
Les quatre textes de la rubrique « Mise en scène »
.
Le texte de la rubrique « Extérieur film
 » :
– « L’École de Berlin : la lucidité des sentiments », par Dario Marchiori.

Les ateliers n° 1 et n° 3, in rubrique « Pratique du film » :
– « Du rythme », par Hélène Bister.
– « Barbara et les autres (femmes) », par Rémi Fontanel.