Rhone Alpes

Barbara

Christian Petzold - 2012 - Allemagne -

Les années 2000, un cinéma de la reconstitution
Lorsque Barbara sort en salles, en mai 2012, le regard des spectateurs sur l’Allemagne de l’Est est marqué par deux films allemands qui ont connu un grand succès public : Good Bye Lenin ! (2003) de Wolfgang Becker, d’une part, et La Vie des autres (Das Leben der Anderen, 2006) de Florian Henckel von Donnersmarck d’autre part, un film qui a remporté de nombreux prix dont l’Oscar du meilleur film étranger en 2007. Ces deux films proposent des visions très différenciées du pays. Good Bye Lenin ! situe son action essentiellement en 1989-1990, dans le temps de la chute du mur puis de la réunification. Revenant avec humour sur cette période, il s’inscrit dans le genre de la comédie : Alex, adolescent est-berlinois dont la mère, socialiste convaincue, se remet de plusieurs mois de coma après une attaque cardiaque survenue lors des émeutes précédant la chute du mur, entreprend de reconstruire autour d’elle son univers familier, celui de la RDA disparue, afin de lui éviter un choc brutal qui compromettrait sa guérison. Cette démarche du personnage soutient le parti pris de la reconstitution pittoresque et nostalgique à l’œuvre dans tout le film : non seulement Alex reconstruit le décorum typique de la chambre à coucher de sa mère (meubles, radio, etc.), mais il est bientôt amené à recréer les émissions phares de la télévision est-allemande (Caméra actuelle) et à se lancer dans une quête impossible pour retrouver les produits typiques du système au modèle unique (les cornichons Spreewald, le café Mocca Fix, etc.), constituant ainsi un véritable petit musée de la RDA, propre à réconforter les Ostalgiques. L’Ostalgie est un véritable mouvement, très visible sur les stands de marchés aux puces allemands et sur Internet avec des sites comme le célèbre et évocateur Ossikult (http://www.ossikult.de/ossi/)..

Trois ans après, La Vie des autres relève du film d’espionnage, dans la lignée d’un cinéma de la guerre froide, avec une fiction allemande qui revendique pour la première fois de se confronter de manière critique à l’histoire récente de la RDA ; le film s’ouvre sur le carton suivant : « 1984, Berlin Est. Bien avant la Glasnost et sous le strict contrôle de la Stasi, police secrète de la RDA, 300 000 employés et informateurs œuvrent pour la dictature du prolétariat. Leur but avoué : tout savoir. » La période choisie participe de l’intention critique puisqu’elle précède cette fois les changements que permettra Gorbatchev dans le bloc communiste à partir de son élection en 1985 : le pays connaît une crise économique depuis la fin des années 1970, laquelle entraîne une crise sociale et idéologique.infoInfo Sur l’histoire de la RDA, cf. Francis Lachaise, Histoire d’un État disparu : la République démocratique allemande de 1945 à nos jours, Paris, éditions Ellipses, 2001, 160 p.

L’intrigue montre un régime paranoïaque qui espionne ses intellectuels et artistes pour réprimer toute pensée non conforme à la ligne du parti et met à nu un système de surveillance dévoyé par les apparatchiks à des fins personnelles. Un officier modèle de la Stasi, chargé d’espionner un écrivain qui est pourtant un artiste officiel du régime, découvre que sa mission sert les desseins du ministre de la Culture, amoureux de la compagne de l’écrivain. Comme Good Bye Lenin !, La Vie des autres présente une reconstitution de la RDA, mais en prenant le contrepied du pittoresque et du coloré, en nous faisant pénétrer dans un univers cauchemardesque de la surveillance, dans l’espace froid, verdâtre et gris, d’un système totalitaire fondé sur une police secrète toute-puissante.

L’Allemagne de l’Est en filigrane
En 2012, avec Barbara, Christian Petzold ouvre une autre voie : il choisit un contexte historique et géographique différent des deux films précédemment cités, optant pour la RDA de 1980, donc un pays qui a entamé son déclin sans pour autant être en crise, et préférant la campagne du Brandebourg à la capitale berlinoise, des choix qui soutiennent d’emblée une démarche qui tourne résolument le dos à toute reconstitution.
Le cinéaste affirme dans un entretien : « Nous avons voulu un rendu historique plus fluide. D’habitude, les représentations de l’Est sont étouffantes et sentent la naphtaline… Nous voulions quelque chose de plus organique, de physique, de tangible, et à partir de là on peut insérer les émotions : la méfiance, les lourdes décisions… La vraie précision n’est pas une question de détails idiots (certes, il est vrai que nous avons cherché le vieux catalogue ouest-allemand Quelle pendant seize jours sur eBay). Ce genre de précision historique n’était pas le vrai but du jeu. […] Je n’ai pas cherché à filmer une reconstitution de la RDA.infoInfoEntretien avec Christian Petzold par Bénédicte Prot, 2 mars 2012, « Les régimes en train de s’écrouler et la manière d’y survivre » : http://cineuropa.org/ff.aspx?t=ffocusinterview&l=fr&tid=2357&did=216732 » Christian Petzold s’inscrit ainsi en faux contre l’Ostalgie pittoresque de Becker, mais prend aussi ses distances avec l’esthétique froide de La Vie des autres.
Si son film partage avec ce dernier la thématique de la surveillance, il choisit de faire revivre l’univers oppressant du soupçon par le jeu des regards et non par une dissection quasi documentaire des buts et méthodes terrifiantes et sophistiquées de la Stasi. Ainsi, dans Barbara, l’univers carcéral est lié au passé de l’héroïne, c’est-à-dire à une période antérieure au récit ; il n’est donc pas montré mais simplement suggéré de façon métaphorique lors d’une visite de la cave, qui rappelle par ailleurs la fonction essentielle de ce lieu dans le quotidien des Allemands de l’Est qui y stockaient le charbon pour leur poêle (séq. 5). Le cinéaste évite les référents historiques et politiques directs (aucun événement d’actualité cité, aucun monument ou symbole trop strictement rattaché à la RDA) : « Je ne voulais pas de symboles. On finit toujours par les décoder, et il ne subsiste plus alors que ce que l’on savait déjà »infoInfoChristian Petzold, « Notes du réalisateur », in dossier « Barbara », éd. AFCAE Promotion, 2012. Hormis l’indication laconique en surtitrage (« Allemagne de l’Est – 1980) située au début du film mais non sur le premier plan, les éléments qui permettent de situer le récit sont toujours en retrait, indiciels. Ils relèvent soit du quotidien (le charbon déjà évoqué, les voitures, le mobilier), soit de références discrètes que seul le spectateur averti peut identifier.

Ainsi, Barbara a travaillé à La Charité, un hôpital prestigieux, le plus grand et le plus ancien hôpital de Berlin (1710), qui avait valeur de vitrine sous une RDA qui revendiquait de travailler au bien-être du peuple, et qui devint aussi un symbole de Berlin-Est lorsque le mur fut construit sous ses fenêtresIl se retrouvait donc sur la ligne de démarcation entre secteur Est et Ouest, et certaines de ses fenêtres furent murées pour éviter que des patients ou des visiteurs n’en profitent pour passer à l’Ouest.. De même, Stella s’est déjà échappée à plusieurs reprises de l’établissement de Torgau où elle sera renvoyée et maltraitée : il s’agit d’un camp de redressement tristement célèbre (un mémorial y a été créé), qui accueillait des adolescents réputés difficiles, et où ces derniers subissaient de mauvais traitements voire des sévices et étaient contraints au travail forcéEn 2010, la presse allemande ouvrit le débat sur la maltraitance de nombreux enfants et adolescents est-allemands dans ces foyers spéciaux, des centres fermés où le régime communiste plaçait les enfants d’opposants internés ou ayant tenté de fuir, etc. En 2012, année de sortie de Barbara, les autorités allemandes décidèrent de dédommager. (Sur ce sujet, cf. : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d001204a-784a-11e1-be5b-06bb4242e0d3|0#.Uef2G4VtqG8). .


Ce parti pris d’un traitement indiciel du contexte, grâce auquel Christian Petzold convoque un potentiel mais non nécessaire savoir du spectateur, constitue une des forces du film, car il autorise une ouverture du sens : « Je voulais me pencher non pas sur la RDA en particulier, mais sur tous les régimes en train de s’écrouler et la manière d’y survivre, la possibilité pour les gens qui se retrouvent dans leurs ruines de construire un radeau de sauvetage. »infoInfo Entretien avec Christian Petzold par Bénédicte Prot, op. cit.

Barbara n’est donc pas qu’une femme de l’ex-Allemagne de l’Est.

Nedjma Moussaoui

 

Une dimension culturelle a toujours été présente en RDA et Barbara démontre que la beauté, l’art et l’émotion peuvent surgir là où l’on ne les attend pas, à travers une reproduction punaisée dans un laboratoire ou au détour d’un piano désaccordé dans un appartement délabré. Cet aspect qui entoure les personnages est aussi un partage de valeurs communes et une chance de dépasser les non-dits.

Un trait d’union
La culture dans le film est un des éléments marquant le rapprochement des deux personnages principaux, Barbara et André. Tout d’abord exploitée par ce dernier, elle est le moyen d’aller au-delà de la relation cordiale et froide jusque-là accordée par Barbara (séq. 12). L’analyse du tableau de Rembrandt (La Leçon d’anatomie du Docteur Tulp) est l’occasion pour André d’exprimer, à travers son interprétation de l’œuvre, sa solidarité envers les opprimés plutôt qu’envers la Stasi (« On est avec lui [le défunt], pas avec eux [les médecins] » séq. 12, 27”02′). Cette tactique est reprise par André dans une dimension plus intime lors de la scène de préparation de la ratatouille (séq. 33). Le résumé du livre, Un Médecin de campagne (Ivan Tourgueniev), conté à Barbara fait écho à ses propres sentiments ; une histoire relationnelle fantasmée. Ces deux scènes sont toutes deux filmées en plans serrés, évoquant par le cadrage le rapprochement entre les deux personnages.

 Le fil reliant les deux protagonistes est renforcé par ce livre qu’André offre à Barbara. Lorsque Barbara est dans l’attente de son départ de RDA (séq. 34), le son amplifié de l’horloge souligne sa nervosité. Elle allume une cigarette, saisit le livre et le feuillette. Le cadrage rapproché sur cet ouvrage pris avec délicatesse démontre la dimension affective qui lui est attribuée.

Son attention soudaine fixée sur un objet associé à André traduit son hésitation entre un désir de liberté et un amour naissant. Ce même livre incarne Barbara pour André lors de la découverte de son appartement déserté (séq. 35, 01h34”00′), il ne peut en détourner le regard, s’accrochant aux restes de son amour qu’il croit perdu. Objet « magique » convoquant la présence de l’un dans l’esprit de l’autre, le livre est le point d’ancrage dans ce montage alterné entre les deux personnages.

Une terre d’asile
Le bureau d’André, constellé de tableaux et de livres, est un refuge pour Barbara qui s’autorise un moment de répit dans cette société qui ne lui en laisse aucun. Cet abri est également celui où l’on se met à nu face à l’autre, physiquement pour Barbara découverte en sous-vêtements et psychologiquement pour André qui y dévoile les blessures de son passé.

Autour d’un livre lu à Stella (Les Aventures de Huckleberry Finn), une froide chambre d’hôpital devient un lieu de confiance. La lecture est une promesse faite comme signe de guérison (« Le sérum va agir rapidement, tu pourras lire dans deux jours » séq. 11, 21”43′) mais est également une mise en abyme de leurs possibles destinées. Le livre de Mark Twain, choisi spécifiquement par Barbara, raconte l’histoire d’un jeune garçon devant simuler sa mort pour s’échapper vers une vie meilleure, faisant alors écho à la situation à venir de Stella et sa fuite pour le Danemark. Les deux lectures sont une incitation à réveiller un instinct de survie, l’évasion. La première (séq. 11) est une allusion à quitter un environnement oppressant, un père ivrogne pour l’enfant américain et Torgau pour Stella. La seconde (séq. 14) est synonyme d’un départ par l’eau, à canoë pour Huck et à dos de plongeur pour la jeune Allemande.

 Bien que Barbara soit présentée comme une personne issue d’un milieu bourgeois et cultivé (elle écoute une émission culturelle à la radio et sait jouer du piano), son appartement est un simple lieu de passage aucunement investi. Un accordeur envoyé par André va offrir à Barbara la possibilité de s’approprier cet espace délaissé en lui permettant de jouer du piano à nouveau. Cet instrument se fait ensuite objet de riposte contre la surveillance (séq. 21). Barbara se sait observée par la Stasi, elle esquisse un sourire et reprend sa partition de manière beaucoup plus affirmée. Ce simple geste devient alors emblématique d’une résistance au quotidien.

La culture dans Barbara présente de nombreuses facettes et instaure un régime de confiance entre les personnages. Elle s’affirme comme le lieu d’une sensibilité partagée et offre, à travers ses objets emblématiques, une protection et la promesse d’une vie meilleure.

Ce texte a été écrit par Lucile Mazauric, sous le regard de Nedjma Moussaoui et Rémi Fontanel, dans le cadre de l’atelier d’éducation à l’image du Master professionnel Diffusion des Arts et des Savoirs par l’Image du département ASIE de l’Université Lumière Lyon 2 (2013-2014).