Rhone Alpes

Barbara

Christian Petzold - 2012 - Allemagne -

L’École de Berlin : la lucidité des sentiments

L’étiquette d’« École de Berlin » définit une génération de cinéastes qui, à partir du milieu des années 1990, a apporté un renouveau dans la cinématographie allemande d’après la réunification, notamment dans le cinéma d’art et d’essai. Trois cinéastes berlinois, nés au début des années 1960 et issus de l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin (DFFB), en constituent le noyau central : Thomas Arslan, Christian Petzold et Angela Schanelec. Au tournant du millénaire, ces auteurs ont été reconnus grâce aux prix qu’ils ont gagnés dans des festivals prestigieux (surtout Berlin et Cannes). De nombreux réalisateurs légèrement plus jeunes s’y rattachent ensuite, parmi lesquels Valeska Grisebach (Mon étoile, 2001 ; Désir(s), 2006), Ulrich Köhler (Bungalow, 2002) et Henner Winckler (Voyage scolaire, 2002). Certes, l’École de Berlin ne représente pas à elle seule la totalité de la production allemande contemporaine, mais elle permet d’identifier une production d’auteur, de grande qualité et à la valeur sûre, qui mérite d’être connue et reconnue. On leur doit des chefs-d’œuvre comme Des places dans les villes (1998) et Nachmittag (2007) de Schanelec, Dealer (1999) et le documentaire personnel Aus der Ferne (2005) d’Arslan, Contrôle d’identité (2001) et Yella (2007) de Petzold.

Au fil du temps, et malgré les différences parfois assez marquées entre les réalisateurs, la critique a défini quelques sujets et des formes récurrents dans les films de l’École de Berlin. Ces cinéastes proposent un regard à la fois lucide et compassionnel sur la vie quotidienne en Allemagne, telle qu’elle se déploie au jour le jour dans le milieu familial et dans les sentiments d’amitié et d’amour. Pour ce faire, ils prêtent une attention particulière aux paysages, urbains ou non, et aux environnements sonores, en tournant en décors réels, en soignant tout particulièrement le cadre et l’image (aussi grâce à d’excellents chefs-opérateurs) – de ce point de vue, les films de Schanelec sont sans doute les plus radicaux – aussi bien que le son, en prise directe (on rappellera par exemple l’attention toute particulière de Petzold pour le bruit du vent). Le récit est souvent centré autour d’histoires d’amour et/ou familiales, avec un penchant pour l’entrelacement entre amour et mort : en cela, ces cinéastes ont parfois recours à des motifs codifiés par certains genres cinématographiques à la tradition longue et solide, comme le mélodrame ou le thriller. Autrement dit, il s’agit d’utiliser des structures simples et parfois codifiées du récit cinématographique, en les faisant varier afin de creuser une multitude de rencontres possibles avec le réel. Dans cet ensemble, le sujet de Barbara fait en partie exception, et se rattache au filon des films sur l’histoire récente de l’Allemagne de l’Est, dont sont issus des succès internationaux comme Good Bye Lenin ! (Wolfgang Becker, 2003) ou La Vie des autres (Florian Henckel von Donnersmarck, 2006). Cette confrontation avec l’histoire n’est d’ailleurs pas nouvelle, elle a constitué un enjeu important du cinéma d’auteur allemand depuis les années 1960.

Les personnages de l’École de Berlin sont souvent des adolescents ou bien des jeunes adultes, encore ouverts à la vie et déjà confrontés aux premiers conflits irréparables entre choix inconciliables, entre un amour et l’autre, entre le passé et le présent, entre désirs et obligations. Deux instances fortement contradictoires se révèlent par la confrontation entre les personnages, et souvent s’emboîtent au sein d’un même personnage : d’une part une lucidité et une expérience de vie qui le rend monolithique et fermé à tout changement, d’autre part une faille, un point aveugle que la présence de l’autre, ou l’amour pour/de l’autre, font ressurgir avec une violence parfois terrible. Cette confrontation est souvent favorisée par l’origine différente des personnages, par exemple chez Arslan (ville/campagne, Est/Ouest, immigrés/étrangers/autochtones). Les choix de vie auxquels sont soumis ces personnages démasquent la violence des contraintes sociales, et mettent à nu les pulsions psychologiques fondamentales des individus – en même temps, par un jeu d’équilibre souvent réussi entre lucidité et « opacité » du récit, les personnages demeurent souvent laconiques, et ils ne trahissent pas, ou d’une manière très subtile, leurs émotions. Ce cinéma de la nuance demande des acteurs à la fois imperturbables comme des masques, mais aussi capables d’exprimer les sentiments du personnage par un jeu de regards, ou par un petit geste de la main.

Le récit, de manière fort classique, met en avant les efforts du héros (ou plus souvent de l’héroïne, car les femmes jouent souvent un rôle central dans ces films), son combat, ses dilemmes, ses pulsions, ses choix tragiques car sans retour possible. Mais d’autre part, la fin du film est souvent ouverte, comme pour renvoyer le spectateur à son propre point de vue et à réfléchir aux choix possibles, à son propre espace de liberté, en somme à sa posture éthique face au monde. Les stratégies narratives de l’École de Berlin se fondent souvent sur l’ellipse et les à-coups, en refusant les effets spectaculaires les plus usés. De même, la forme se soustrait à tout esthétisme pour proposer des inventions raffinées, qui jouent sur les détails, sur le jeu des durées, sur les variations du rythme et les contrepoints, en orchestrant de manière fort imprévisible et abrupte des figures de style opposées : plans longs et plans brefs, séquences longues et courtes, très gros plans et plans généraux, émotions fortes et mise à distance, dialogues serrés et denses et moments de silence et de vide, son direct et rares intrusions de musique. L’équilibre « classiciste » du cinéma de l’École de Berlin compose avec assurance l’empathie et la distance émotionnelles à l’égard des personnages, avance avec discrétion ses inventions formelles, et propose au cinéma contemporain un rythme tout particulier et d’une rare intensité.

 Dario Marchiori

 

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Le texte de la rubrique
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- « Éclairages et perspectives » : « Barbara ou l’Allemagne de l’Est vue autrement », par Nedjma Moussaoui.