Rhone Alpes

Barbara

Christian Petzold - 2012 - Allemagne -

Un film qui vient de loin
Barbara
est un film nourri de matières et de références diverses. Il résulte d’une démarche riche et raisonnée qui s’appuie sur l’histoire collective d’un pays et d’une époque que Christian Petzold va creuser en s’appuyant sur ce que lui apportent la littérature, le cinéma et ses souvenirs personnels.

Rémi Fontanel

Dans les années 1980, alors étudiant en littérature, Christian Petzold découvre de nombreux romans, dont certains sujets restent gravés dans sa mémoire jusqu’à venir alimenter, si ce n’est pleinement ses récits, du moins ses premières intentions cinématographiques. La nouvelle d’Hermann Broch intitulée BarbarainfoInfoÉditions Insel Taschenbuch, 1998. est la première référence directe au film. Elle se déroule en 1928 et raconte l’histoire d’une femme médecin qui trouve du travail dans un hôpital de province pour dissimuler ses activités de communiste. Christian Petzold transpose ce récit à l’Est et l’adapte librement.

Le cinéaste fut également marqué par le roman de Werner Bräunig Rummelplatz (Champ de foire), qui décrit l’enthousiasme grandissant d’un fils de médecin pour le travail à la mine. C’est par l’effort physique qu’il parvient à s’émanciper. Le roman s’intéresse plus largement à la question du travail, de l’émigration des hommes à l’Ouest, laissant ainsi les femmes prendre leur place à l’EstinfoInfoRalf Schenk, « Barbara ou la RDA telle qu’on ne l’a jamais vue », Courrier international, 26 avril 2012. http://www.courrierinternational.com/article/2012/04/26/barbara-ou-la-rda-telle-qu-on-ne-l-a-jamais-vue. (Page Web consultée le 10 juillet 2013).. Ces deux éléments renvoient évidemment à Barbara, plus particulièrement à la scène où on la sent contrariée lorsque Jörg lui explique qu’elle pourra arrêter de travailler lorsqu’elle le rejoindra.

Plus tard, en 2007, Christian Petzold tourne Yella en ex-RDA, film qui confirme son désir de faire de l’Allemagne de l’Est l’un des pivots narratifs d’un prochain film. Yella lui fait redécouvrir aussi la partie d’un pays avec laquelle il entretient un rapport particulier. « Il y a quelques années, j’ai eu un flash-back alors que je tournais le film Yella avec Nina Hoss à Wittenberge, dans le Brandebourg. Je me suis soudain rappelé mes voyages d’enfance en Thuringe et en Saxe. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser de nouveau à la RDA et à ce que j’avais perdu. »infoInfoIbid.

Avec Barbara, Christian Petzold revient donc à des souvenirs de jeunesse. Réfugiés à l’Ouest dans les années 1950, alors que le pays subissait le renforcement du contrôle soviétique, ses parents avaient le rêve de vivre aux États-Unis ou en France, bercés par les mythes que renvoyaient alors ces pays (James Dean, les cigarettes américaines, la peinture impressionniste, la musique…). Mais, dans les années 1970, le père de Christian Petzold perd son emploi et devient au fil du temps dépressif et alcoolique, ne supportant pas la vie à l’Ouest et considérant alors le capitalisme comme un système déliquescentinfoInfoEntretien avec le cinéaste Christian Petzold, in supplément au film (édité chez Pyramide Vidéo, 2012).. Le cinéaste garde donc le souvenir douloureux d’un bonheur impossible à approcher que ce soit à l’Est ou à l’Ouest. Dès l’âge de 11 ans, Christian Petzold passe ses étés à l’Est, en vacances au sein du reste de sa famille qui n’a pas émigré. Avec ses deux frères, il vit alors des moments heureux entre jeux en pleine nature et baignades dans les rivières, tout en ressentant en même temps que « quelque chose ne va pas »infoInfo Christian Petzold, in « À l’Est, du nouveau », par Emmanuèle Frois, Le Figaro, 2 mai 2013.… Il fait alors l’expérience d’une situation ambiguë, pris entre la joie que lui procurent ces vacances à la campagne et la sensation troublante de vivre dans un système qui se meurt. Cette atmosphère à la fois bucolique et spectracle [Cf. Rémi Fontanel, in rubrique « Cinéaste et filmographie »] innerve de nombreux films du cinéaste, jusqu’à flirter avec le genre fantastique, comme dans Yella.

Christian Petzold et Nina Hoss
© Pyramide Distribution

 

Avec Barbara, Christian Petzold avait à cœur de traiter une période historique particulière [Cf Nedjma Moussaoui, "Barbara ou l'Allemagne de l'Est vue autrement"], en l’occurrence celle des années 1980, en ex-Allemagne de l’Est, où la population vivait un quotidien oppressant car sous le coup d’une surveillance constante et rapprochée.
Pour cela, le cinéaste prit le parti de faire confiance aux sensations plus qu’aux événements. Cet aspect a donc partie liée avec l’histoire personnelle du cinéaste, dont le désir est de faire de sa propre sensibilité le lieu constitutif du contexte sociopolitique qui chargera son récit. Ses souvenirs d’enfance lui permettent de construire l’image d’une époque et d’un pays qu’il revisite à travers les lieux, les paysages, les décors, les objets. La représentation de l’histoire est ainsi abordée, d’une part, « au présent » (évitant la lourdeur d’un regard rétrospectif écrasant car stéréotypé) et d’autre part de manière intime.

À ce sujet, Christian Petzold rappelle que « l’idée de l’historicité est d’abord en nous. Le ciel, le vent, les arbres sont toujours dans le présent. Le Dernier Métro, qui est en grande partie tourné en studio, s’apparente beaucoup plus à un film historique car il est forcément basé sur un souvenir où le ciel et le vent seraient absents. Renoir pensait justement que le ciel et le vent formaient ce lien avec l’histoire. Cela rejoint ce qu’écrivait Hölderlin à propos du printemps et du vent du sud qui traverse les arbres, nous reliant ainsi aux hommes méridionaux qui ont connu ce même souffle quelque temps auparavant. À l’instar de l’idée du vent selon Renoir, j’ai gardé à l’esprit en permanence cette volonté de construire au présent ce lien avec l’histoire. Je ne voulais pas adopter le point de vue d’un historien, d’un livre scolaire. Il fallait aussi tenir compte que la période filmée en RDA n’envisageait pas encore la fin de son système politique. Le conflit que vivaient les personnages avec le régime socialiste devait transparaître à travers le ciel, le vent, la mer comme si c’était actuel »infoInfoIn Pierre Eisenreich, « Christian Petzold – Se situer entre deux mondes, le passé et le présent », Positif n° 615, mai 2012, p. 23..


 


6. In Pierre Eisenreich, « Christian Petzold – Se situer entre deux mondes, le passé et le présent », Positif n° 615, mai 2012, p. 23.

Christian Petzold s’est construit un univers au contact du cinéma, qu’il continue d’ailleurs à rencontrer régulièrement en tant que spectateur. Il dit même avoir appris le cinéma « au cinéma »infoInfoÉmission Hors-champs de Laure Adler, France Culture, 2 mai 2012 (44 min.). http://www.franceculture.fr/personne-christian-petzold. (Page Web consultée le 10 juillet 2013).. Au sortir de sa formation en réalisation, il passe trois années à regarder des films, jusqu’à six par jour, estimant qu’il doit connaître ce que les autres ont fait avant de pouvoir lui-même se lancer dans l’aventure de la créationinfoInfoIbid..

Aujourd’hui, sa « technique » repose en partie sur la nécessité de voir des films (anciens et récents), avec ses acteurs, afin de nourrir leur personnage et le récit au-delà du seul scénario. Christian Petzold cite généralement Alfred Hitchcock pour la manière dont il parvient à représenter la complexité du (double) jeu qui s’installe entre les personnages. Dans le cas de Barbara, citons Les Enchaînés (1946), film dans lequel Alicia (Ingrid Bergman) est prise dans les tourments du mensonge, de l’espionnage et de l’amour contrarié. Le Port de l’angoisse de Howard Hawks (1945) fut décisif pour Petzold, qui admire la façon dont le cinéaste américain travaille la relation entre deux êtres, naufragés de l’époque fasciste, obligés de se jauger sans se découvrir, jusqu’à construire leur liaison amoureuse sur d’incroyables détours. Jahrgang 45 (Millésime 45) (1965) de Jürgen Böttcher fut également important pour la place partagée et structurante de l’amour et du travail dans la vie d’un jeune travailleur qui n’envisage pas l’un sans l’autre. Pour Barbara, Petzold revoit Stromboli (1950) de Roberto Rossellini avec Nina Hoss, car Barbara est, d’une certaine manière, comme Karen (Ingrid Bergman), en exil sur une île qu’elle souhaite quitter (le cinéaste parle aussi de l’ex-RDA comme d’une île pleine de naufragés). Ensemble, ils voient également Klute d’Alan Pakula (1971), dont la photographie très travaillée renforce le mystère qui entoure la relation entre des personnages aux psychologies complexes.

Enfin, les films de Rainer Werner Fassbinder font également partie de la phase préparatoire. Un en particulier : Le Marchand des quatre saisons (1971), qui n’est pas sans rappeler Écrit sur du vent de Douglas Sirk (1956) que Nina Hoss voit également.
« Dans (Le Marchand des quatre saisons), bien plus qu’une toile de fond, l’Allemagne de l’Est des années 1950 est une expérience spatiale dans laquelle les gens s’aiment, se déchirent puis se taisent, et cette atmosphère chargée d’amour, de disputes et de silence imprègne tout, reste comme suspendue dans les airs et tapissée sur les murs. Le passé ne passe jamais, il se prolonge loin dans notre présent. Je voulais saisir sur pellicule cet espace spécifique entre les êtres, tout ce qui s’est accumulé, tout ce qui les a rendus si méfiants, mais aussi ce qu’ils croient, ce qu’ils rejettent ou qu’ils acceptent »infoInfoChristian Petzold, « Note du réalisateur », in Dossier « Barbara », éd. AFCAE Promotion, 2012.

 Chez Christian Petzold, c’est seulement une fois ces étapes accomplies que le travail sur le film lui-même peut s’engager, en commençant par les repérages, liés de près à la préparation actoraleCf. « La femme et le naufragé », par Rémi Fontanel, in rubrique « Acteurs et personnages ».