Rhone Alpes

César doit mourir

Paolo et Vittorio Taviani - 2012 - Italie

1h16 – V.O sous titrée – format 1,85
avec Cosimo Rega, Salvatore Striano, Giovanni Arcuri

 

Théâtre de la prison de Rebibbia. La représentation de «Jules César» de Shakespeare s’achève sous les applaudissements. Les lumières s’éteignent sur les acteurs redevenus des détenus. Ils sont escortés et enfermés dans leur cellule.
Mais qui sont ces acteurs d’un jour ? Pour quelle faute ont-ils été condamnés et comment ont-ils vécu cette expérience de création artistique en commun ? Inquiétudes, jeu, espérances…
Le film suit l’élaboration de la pièce, depuis les essais et la découverte du texte, jusqu’à la représentation finale.
De retour dans sa cellule, «Cassius», prisonnier depuis de nombreuses années, cherche du regard la caméra et nous dit : « Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est devenue une prison ».

“A plus de 80 ans, les fameux frères Taviani ont créé la surprise avec ce nouveau film, Ours d’or du dernier festival de Berlin. Les auteurs de Padre Padrone (1977) et de La Nuit de San Lorenzo (1982), qui avaient pu donner le sentiment de s’être endormis sur leurs lauriers, ont mis dans ce César doit mourir une étonnante radicalité. Ils l’ont entièrement tourné dans une prison romaine où des détenus préparent puis donnent une représentation théâtrale. Tout est vrai, mais est-ce pour autant un documentaire ? Avec un regard à la fois généreux et plein d’autorité, les Taviani taillent dans cette réalité un film en noir et blanc où chaque plan est réfléchi et cadré, superbement.

Un exemple. Les deux frères cinéastes montrent le casting, la distribution des rôles. Un prisonnier est choisi pour être un musicien : justement, il sait jouer de l’harmonica et il s’y met ! Sur sa musique défilent alors, en gros plan, les visages des autres détenus acteurs, avec mention de leurs peines en bas de l’écran : dix-sept ans pour trafic de stupéfiants ; quatorze ans et huit mois pour association mafieuse ; perpétuité pour homicide… Aussi lourds le passé et la sentence, aussi léger l’air d’harmonica. De ce rapprochement, on tirera une émotion, une réflexion, ce qu’on voudra : les Taviani ne font aucun commentaire, n’imposent aucune lecture. Ils préfèrent s’en remettre au pouvoir de la mise en scène : ouvrir sans cesse des perspectives, des pistes que chacun est libre de suivre.

La pièce qu’ils ont choisie, le Jules César de Shakespeare, est évidemment chargée de sens : la faute, la responsabilité, le châtiment… Mais, de la « fiction » historique à la réalité de la prison, les correspondances n’ont rien de sentencieux. La durée même du film, étonnamment court, reflète un souci constant de mesure. Plutôt qu’humanistes didactiques, les Taviani se font humbles témoins d’un mystère : des condamnés jouent, toujours enfermés et pourtant portés vers une autre dimension. Celle de l’art, celle de l’imagination. Qu’est-ce qui est en question, finalement, dans cette expérience du jeu ? La foi. En un rôle, en un texte, en soi. En quelque chose. Le film en fait simplement le constat. Avec beaucoup de force.

Frédéric Strauss
Télérama
19 octobre 2013

Aux yeux d’une certaine école du documentaire, le film irait même à contresens du genre. Loin de respecter vis-à-vis du sujet la distance scrupuleuse que l’on est tenté d’attendre il assume passionnément la conviction que le regard de l’observateur modifie nécessairement l’expérience.

Tout en mettant la pièce en scène, les frères Taviani font de leur film une mise en scène seconde, où chaque cadre est pensé comme un choix théâtral : pour accroître la force dramatique de l’étrange réalité qu’il capte. Cette visibilité des procédés serait une forme de maniérisme si elle ne trouvait pas dans le contraste avec l’âpreté de jeu des acteurs un formidable équilibre. Là où la caméra pose, ils bougent trop, parlent trop fort, roulent des yeux comme on n’ose plus le faire. Mais il y a dans cet excès une urgence à dire et à se dire qui lui confère une vérité troublante. D’une répétition à l’autre, les masques se dessinent et les prisonniers se dévoilent jusqu’à ce que l’on retourne enfin à la couleur, à la mort de Brutus, à l’ovation finale. C’est bien la première scène du film qui revient le conclure , mais tout est différent. Si nous ne voyons plus le même spectacle, c’est qu’au fil de l’expérience, notre regard a changé.”

Noémie Luciani
Le Monde
16 octobre 2012