Rhone Alpes

Peur(s) du noir

Blutch, L. Mattotti, Burns, P. di Sciullo, M. Caillou, R. McGuire, R.Scolombe, M. Pirus (Direction artistique : Etienne Robial) - 2007-2008 - France

 

Film d’animation – 1h22 – format 1,85 – dolby stéréo –
Comme son titre l’annonce, Peur(s) du noir revendique sa trame scénaristique plurielle. Dès l’ouverture, un lâcher de chiens, féroces et agressifs, dont les aboiements terrifiants se perdent bientôt derrière l’horizon, mêlés aux cris de terreur de la victime, donne le ton. Sublimement crayonnés par Blutch, ils inscrivent le récit dans une traque absurde et impitoyable. Nous sommes dans une évocation sensorielle plutôt que dans un récit classique et lancés dans un jeu de piste dangereux, fantasmagorique, métamorphique où l’évocation du fantastique et de l’horreur tiendra le haut du pavé.
Déclinaison onirique, Peur(s) du noir tresse, décline, mêle et explore, dans un écheveau foisonnant, nos peurs intimes, nos peurs secrètes, nos peurs d’antan, toutes nos phobies lentement accumulées : ce sont celles qu’inscrivent sur l’écran les lettres d’Étienne Robial, celles qu’égrène la voix insolente de Nicole Garcia, celles que content les énigmatiques morsures d’Éric et Laura, les deux personnages de Charles Burns, celles de Sumako San, digne héritière des fantômes japonais, créée par Marie Caillou, celles du monstre mystérieux que dessinent dans l’ombre la voix d’Arthur H et le crayon de Lorenzo Mattotti, celles de la maison hantée de Richard McGuire.

Carrousel cauchemardesque et graphique où tous nos points de repère familiers vacillent sans cesse, au rythme des métamorphoses abstraites de Pierre di Sciullo, oscillant entre le noir de la nuit et le blanc de ce qui pourrait être la lumière…

Pascal Vimenet
Dossier CNC

 

Recroquevillé entre ses parenthèses, le « s » du titre ressemble à un enfant effrayé, tapi sous les draps. Un pluriel très singulier : six artistes, pour la plupart issus de la BD, comme le Français Blutch, l’Américain Charles Burns et l’Italien Lorenzo Mattotti, ont trempé leurs pinceaux dans l’encre opaque des cauchemars, laissé errer leurs crayons aux confins de l’angoisse. Ce film graphique époustouflant est un projet à part, radical et ambitieux. Un dessin animé réservé aux adultes (sous peine, pour les autres, d’insomnies jusqu’à la puberté) qui fonctionne un peu comme une expo collective sur le thème de la peur.

La « visite » est saisissante.
Toutes les « oeuvres » montrées sont en noir et blanc : rien que l’ombre et la lumière, rien que le trait, tordu, magnifié, imaginé de six manières et techniques différentes. Cet effet de mélange entre les styles et les esthétiques donne le vertige, à l’instar du montage, en forme de puzzle mental : les histoires se coupent, se croisent, certaines reviennent comme une fièvre, une douleur, une obsession inlassablement ressassée. Dans ce labo des phobies, voulu et organisé par Valérie Schermann et Christophe Jankovic, les deux producteurs de Prima Linea (à qui l’on doit déjà, notamment, U et Loulou et autres loups…), les artistes excellent à faire de nous des cobayes éblouis.

Dans un paysage de mort, un vieux marquis décharné lâche ses chiens sur des êtres vulnérables : un enfant aux yeux creux, des ouvriers, une belle danseuse espagnole…

Pour ces scènes fantasmagoriques et glaçantes, Blutch manie son crayon charbonneux comme dans ses BD, avec une habileté fébrile, une nervosité qui happe et dévore le blanc. Pierre di Sciullo, lui, est graphiste : pour accompagner les « peurs » quotidiennes, énoncées en voix off par Nicole Garcia, il a imaginé des vibrations abstraites, qui tremblent et se tordent à chaque mot. Quant à Charles Burns, il a introduit la 3D dans son style graphique très dépouillé : l’alternance des contrastes et d’un effet de surexposition donnent à son histoire de garçon « possédé » par une mante religieuse une implacable luminosité.

Peur de la maladie, de l’enfermement, de la folie, des insectes, des piqûres, du viol… : chaque spectateur est invité à renouer avec ses propres hantises, celles qui se sont atténuées depuis l’enfance et ses placards obscurs peuplés de monstres et de croquemitaines. Ces « créatures » de brume et d’imagination, Lorenzo Mattotti les évoque ici, dans une très belle séquence, dans un village entouré de marais, sur toutes les nuances du noir au gris. La belle voix profonde, un peu traînante, d’Arthur H accompagne le conte, comme une ombre de plus.

Peur(s) du noir, qui a également bénéficié de scénaristes talentueux tels que Jerry Kramski ou Romain Slocombe, explore tout cela, mais pas seulement : plus que des récits en bonne et due forme, ces chapitres entrebâillent les portes du mystère, laissent deviner l’indicible fragilité de l’esprit. Un portrait de l’enfer, à la fois intime et universel, touché par la grâce.

Cécile Mury
Télérama

7 février 2009