Rhone Alpes

Welcome In Vienna (La trilogie) Wohin und Zurück

Axel Corti - 1982-1986 - Autriche

« C’étaient de vrais êtres humains », par Nedjma Moussaoui

Avec la trilogie, le parti pris d’Axel Corti et de Georg Stefan Troller consistait à donner chair à la communauté juive forcée à l’exil. Les personnages constituent la colonne vertébrale d’un vaste récit où l’histoire est vécue par des gens ordinaires. Troller souligne cet aspect : « Comment c’était, wie es war, c’est ça qui était important pour moi, de montrer des gens sans importance, pas des célébrités, pas des grands intellectuels mais des gens de rien du tout, aussi héroïques et aussi bêtes que tout le monde. On était sans importance et je voulais montrer des gens sans importance, y compris mon propre caractère, pour montrer que l’émigration n’était pas qu’une question d’Exilliteratur, de littérature de l’exil […] 99 % des émigrés étaient des inconnus[1]» Ce choix qui consiste à éviter les personnages exemplaires pour s’intéresser à « la psychologie de gens ordinaires », aux « êtres humains avec leurs faiblesses » a une double fonction, narrative et historique : il favorise l’identification aux personnages en même temps qu’il offre à l’émigration de nouveaux visages, ceux d’inconnus qui ont survécu mais au prix d’un ébranlement de leur identité. À ce titre les deux protagonistes constituent des figures à la fois singulières et représentatives [lien interne : « Film d’analyse : Un parmi d’autres », par Nedjma Moussaoui], inscrites dans un premier cercle de personnages mais aussi toujours reliées à des personnages secondaires et plus largement à la communauté des Juifs.

Pour ce qui concerne le premier cercle, on observe une configuration type présente dans chacun des films et reconnue a posteriori par le scénariste : « Je me suis rendu compte qu’il y a une constellation dans les trois parties qui est presque identique : le jeune innocent (…), moi, quelqu’un de plus vieux qui lui montre ce qu’est la vie et puis une femme qui ne peut pas aimer (…) Je n’ai pas fait ça exprès, ça doit être un modèle qui est profondément ancré en moi[2]» Ce modèle n’est autre qu’un des fondements de la littérature allemande, celui du roman d’apprentissage goethéen [lien interne : « Analyse du récit : Tisser trois fil(m)s », par Nedjma Moussaoui].

Les trois films relient ainsi le jeune héros, d’une part, à une ou plusieurs figures masculines paternelles qui lui servent de « maîtres » dans son apprentissage du monde, et d’autre part à une figure féminine qui incarne un amour impossible et permet de dévopper une intrigue amoureuse romanesque propre à favoriser l’identification. À cette cellule « familiale » s’ajoutent à chaque fois des figures d’opposants qui contrarient les espoirs et les idéaux du jeune héros.

Quant aux nombreux personnages secondaires, ils figurent autant de trajectoires d’exilés qui se superposent « réellement » à celles des deux héros : « Le médecin qui ne trouve pas de boulot, l’intellectuel qui travaille à vendre des salamis, les anciens professeurs, docteurs, médecins, les anciennes célébrités, les anciens acteurs qui n’avaient plus rien, les cabarettistes qui étaient seulement compréhensibles dans leur propre langue, je les ai tous connus[3]. » Dans Dieu ne croit plus en nous, Ferry rencontre d’abord Mehlig dans le train, ce vieux cabarettiste qui deviendra faussaire à Marseille en attendant d’obtenir le sésame pour l’Amérique dont le visa est infalsifiable. À Prague, il croise Kron, employé du comité de soutien qui devra lui aussi s’exiler pour la France. Mais c’est dans Santa Fe que Troller recourt au plus grand nombre de personnages secondaires : Mme Schapiro, émigrée de longue date qui préside le comité de soutien aux réfugiés ; Treumann, l’écrivain devenu épicier ; Feldheim, l’ex-grand comédien qui devient bruiteur animalier ; le Dr Bauer, ex-chirurgien de renom, et sa femme, qui sont trop âgés pour s’adapter ; Mme Marmorek, ressortie muette d’une détention en camp de concentration ; l’ex-directeur de brasserie employé comme serveur au café Éclair.

Enfin, la communauté constitue toujours l’arrière-plan du récit : ces personnages principaux et secondaires côtoient aussi de nombreux inconnus et des figures éphémères : le Dr Fein qui se suicide au camp (séq. I, 11), la jeune Oda qui a la chance d’avoir une tante américaine (séq. II, 1 et 4), le capitaine Karpeles, Juif émigré en charge des affaires culturelles à Vienne (séq. III, 8-9).


 


[1]. « Entretien avec Georg Stefan Troller », bonus du troisième DVD du coffret de la trilogie Welcome in Vienna édité en novembre 2011.
[2]
. Ibid.
[3]
. Ibid.

Les deux protagonistes de la trilogie sont des alter ego du scénariste Georg Stefan Troller : « J’ai changé mon nom contre celui de Tobler, prénom Ferry. […] Le personnage de Ferry dans la première partie c’est bien moi, à peu de chose près, un garçon naïf, à la puberté tardive, un Candide replié sur lui-même et, au fond, incapable de compassion[1] » ; « Freddy, le héros de la deuxième partie, […] C’est maintenant Gabriel Barylli (le héros de la troisième partie, Welcome in Vienna) qui joue mon rôle, jeune acteur plus mince et plus romantique que je n’ai jamais été. Complètement replié sur lui-même, aliéné, Freddy étouffe[2] ». Cette même origine autobiographique partagée par deux héros aux prénoms proches souligne leur itinéraire commun de Juif autrichien viennois contraint à l’exil vers la France puis les États-Unis après la défaite de 1940. Cette trajectoire dédoublée renforce aussi le sens de la mort de Ferry : Troller a survécu mais aurait tout aussi bien pu mourir. Césure dans le récit, cette mort du premier héros signifie l’arbitraire des destins [lien interne : « Analyse du récit : Tisser trois fil(m)s », par Nedjma Moussaoui]. Les propos de Troller soulignent par ailleurs l’inexpérience et le caractère renfermé dont héritent Ferry et Freddy, mais le changement de héros et d’acteur dessine également une évolution. Si les deux acteurs, Johannes Silberschneider et Gabriel Barylli, sont deux Autrichiens du même âge, nés respectivement en 1958 et 1957, avec un parcours similaire, tous deux ayant été formés dans la célèbre école Max Reinhardt de Vienne et étant issus du théâtre, leurs physiques opposés mettent en évidence les différences entre Ferry et Freddy. Ferry possède encore l’allure d’un adolescent fluet et inhibé qui regarde le monde avec des yeux de spectateur, qui se révèle encore immature sur le plan affectif et peine à appréhender la douleur des autres (séq. I, 16). Plus beau et plus vigoureux, Barylli incarne un Freddy plus conforme à l’image du héros amoureux et plus apte à être acteur de sa propre vie, même s’il a des difficultés à prendre des décisions (Quitter New York pour Santa Fe ? Rester à Vienne ou repartir ?) et que son idéalisme est mis à rude épreuve dans une Vienne d’après-guerre peuplée d’opportunistes tout disposés à oublier le passé nazi.


 


[1] Georg Stefan Troller, « Écriture et tournage », in : Welcome in Vienna. L’Avant-scène cinéma n° 354, novembre 1986, p. 13 et 14.

[2]. Ibid., p. 15.

 

La route de Ferry se fait sous l’égide de Gandhi, un Allemand qui protège immédiatement le jeune Juif des arnaqueurs lors de leur rencontre devant le consulat des États-Unis à Vienne (séq. I, 3).

Le personnage, qui est incarné par Armin Mueller-Stahl, acteur allemand célèbre (Colonel Redl, d’István Szabó) et habitué des seconds rôles dans des films américains (Les Promesses de l’ombre de David Cronenberg), constitue une figure importante : il est reconnu comme résistant politique au nazisme, « échappé du camp de Dachau » (séq. I, 6) dont il est ressorti gravement blessé et hanté par les cauchemars. Troller déclare à son propos : « J’ai voulu avoir un homme, un grand monsieur, un baron non juif qui s’est battu pour les Droits de l’homme parce qu’il détestait les nazis, non pas comme quelqu’un de persécuté mais quelqu’un avec des convictions[1]. » Gandhi s’avère en effet être un surnom, « une blague du camp » à partir de son véritable nom d’aristocrate, Fritz von Gandersheim, mais ce surnom souligne déjà son statut de sage et d’homme éclairé. Gandhi instruit Ferry sur des enjeux géopolitiques qui lui échappent (séq. I, 5), le ramène à la réalité lorsqu’il s’abandonne au mal du pays (« conversation de barbelés ! ») et lui donne des conseils de conduite dans la vie (séq. I, 11). Recherché par la Gestapo et livré aux autorités par des enfants français, il sera finalement torturé à mort. Freddy sera lui aussi aidé et guidé par deux personnages plus âgés : Popper et Treumann. Popper est un exilé pragois, incarné par le comédien juif viennois Gideon Singer. Ex-photographe vedette d’illustrés germaniques réduit à survivre en faisant des photos d’identité, il adopte immédiatement Freddy, qui a le même âge que sa fille restée à Prague (séq. II, 4). Il le met en garde contre le syndrome de la valise jamais défaite (séq. II, 6), lui donne des conseils pour ses aventures sentimentales (séq. II, 6, 11, 21) et s’inquiète pour lui lors de son départ comme soldat (séq. II, 20). Quant à Treumann, l’écrivain épicier est touché par la détresse de Freddy contraint de vendre ses livres et il l’emploie alors dans son magasin (séq. II, 10). C’est en beau-père bienveillant qu’il lui confie sa douleur de perdre sa langue natale et ses préoccupations pour l’avenir de sa fille (séq. II, 17). Dans le dernier film, Freddy isolé ne trouvera sur son chemin qu’une seule figure paternelle, celle du peintre Stodola, ex-détenu de Mauthausen, qui lui donnera une leçon de réalisme politique (séq. III, 15).

Les principales figures d’opposants se trouvent dans cette troisième partie où Freddy, qui refuse tout compromis avec le passé, se sent de plus en plus incompris. Avec le lieutenant Binder, l’antagonisme remonte à l’exil américain : patron d’une usine textile, Binder, originaire de Silésie, se revendique « 100 % américain » face à Freddy à qui il reproche de s’accrocher à son mal du pays (séq. II, 3). Le sergent Adler, interprété par l’acteur et metteur en scène berlinois Nicolas Brieger, est un Juif berlinois communiste qui, comme Freddy, s’est enrôlé dans l’armée américaine pour battre les nazis. Compagnons d’armes et d’exil, les deux amis s’opposent dès lors qu’Adler renonce à ses idéaux soviétiques pour basculer dans la désillusion et accepter les compromissions avec d’anciens nazis. Enfin, dans cette Autriche d’après-guerre gangrenée par le nazisme, Freddy doit faire face à Treschensky : ce dernier apparaît en soldat de la Wehrmacht, évoquant un passé dans les jeunesses communistes, avant de réapparaître en cabarettiste, maître du marché noir et concédant « aussi » un passé nazi.

Pour Corti, « Treschensky incarne l’“éternel Autrichien” qui arrive toujours à se débrouiller, qu’on rencontre à chaque fois qu’il y a une occasion à saisir. C’est l’opportuniste type. Il croit que son charme le dispense de tout respect de la morale. Pour lui, le refoulement est l’élément essentiel de l’art de vivre[2] ». Freddy ne parvient pas à composer avec ce doucereux persécuteur d’antan.


 


[1]. Entretien de Yaël Hirsch avec Georg Stefan Troller pour le magazine culturel d’Akadem (campus numérique juif), 29 octobre 2012 : www.akadem.org/magazine/2012-2013/welcome-in-vienna-29-10-2012-47545_4442.php

[2]. « Entretien avec Axel Corti et Georg Stefan Troller », Welcome in Vienna, Plaquette de promotion éditée pour la sortie française de Welcome in Vienna en 1986.

Ferry et Freddy ne connaissent pas d’amour serein ni pleinement partagé. Alena Schmelka, veuve d’un célèbre chef d’orchestre, résistante tchèque elle-même menacée du fait de sa mère juive, reste d’abord la compagne de Gandhi grâce auquel elle retrouve l’amour. Sa relation avec Ferry prend d’ailleurs au départ la forme d’un lien maternel : « Elle a enfin le fils qu’elle n’a pas eu avec son mari », déclare Kron à Ferry, suggérant qu’il a la chance d’être directement protégé (séq. I, 7). Alena trouve effectivement le moyen pour le faire aller à Paris, où elle et Gandhi le retrouvent et font office de parents de substitution. Ce n’est qu’après la mort de Gandhi que cette relation changera de nature, sans toutefois jamais être montrée comme une véritable relation amoureuse.

Dans Santa Fe comme dans Welcome in Vienna, Freddy vit une relation amoureuse douloureuse. Lissa Treumann est une femme abîmée par le nazisme : son mari, autrichien non juif, a divorcé d’elle en 1938 en vertu du « paragraphe aryen » (séq. II, 11), et sa mère, internée à l’hôpital psychiatrique de Steinhof, est assassinée dans le cadre du programme nazi d’« euthanasie » (séq. II, 18). Détruite, désormais incapable d’accorder sa confiance à un homme, elle est devenue frigide et versatile, et ne peut répondre à l’amour de Freddy (séq. II, 14, 16, 19). Quant à Claudia, c’est un personnage difficile à cerner. Fille du général Schütte, haut dignitaire nazi, elle est par ailleurs comédienne et lit les œuvres interdites de l’écrivain juif Arthur Schnitzler.

Freddy tombe immédiatement amoureux d’elle et elle cherche sans doute aussi à travers lui à se désolidariser de son père. Mais elle semble prête à tout, y compris travailler avec d’anciens nazis, pour exaucer son rêve de jouer au théâtre, ce que Freddy ne comprend pas : « Comme tous les amoureux, il croit vivre avec elle en parfaite harmonie spirituelle, mais il n’en est rien. En réalité, elle reste une étrangère pour lui, elle ne fait que “remplacer” ce retour au pays dont il avait tant rêvé[1]. » Lissa et Claudia, ces deux femmes impossibles à aimer pleinement, lui diront tour à tour « Aime-moi Freddy » (séq. II, 14 et III, 14), aveu d’un amour impossible.

 



[1] Georg Stefan Troller, « Écriture et tournage », in : Welcome in Vienna. L’Avant-scène cinéma n° 354, novembre 1986, p. 17.