Rhone Alpes

Welcome In Vienna (La trilogie) Wohin und Zurück

Axel Corti - 1982-1986 - Autriche

« L’Autriche et le nazisme : la trilogie dans son contexte »

Œuvrer contre le refoulement national
Lorsque Georg Stefan Troller propose à Axel Corti de réaliser un film qui s’inspire de son propre destin de Juif autrichien exilé sous le nazisme, ce dernier saisit l’occasion : « J’ai tout de suite pensé que ce que les Autrichiens avaient refoulé si loin pouvait, grâce à ce destin individuel, remonter à la surface[1]» Il déclare par ailleurs : « Chez nous, on fait comme s’il n’y avait pas de nazis. […] Je trouve que cette situation de refoulement est insupportable, qu’on ne peut pas la laisser ainsi[2]. » À l’instar d’écrivains autrichiens, tels Peter Handke ou Thomas Bernhard, le cinéaste et le scénariste entendent en effet confronter leur pays à son passé trouble lié au nazisme, un passé que l’Autriche, contrairement à l’Allemagne, a délibérément occulté en s’appuyant sur son statut reconnu de victime. Axel Corti pointe avec ironie cette stratégie de l’« oubli », alors même que l’Autriche comptait de nombreux nazis bien avant 1938, en raison notamment d’un antisémitisme très enraciné : « Lors de la conférence de Moscou de 1943, les Alliés ont décidé que l’Autriche était la première victime de Hitler. Eh bien ! D’un côté c’était vrai, mais de l’autre, cette victime avait les bras bien ouverts quand Hitler est arrivé. […] Jusqu’au 7 mai 1945, les Autrichiens avaient été aussi des Allemands. Après, les Allemands d’Allemagne étaient les nazis[3]. » De ces propos du cinéaste ressort ainsi la nécessité désormais de se différencier des Allemands, un élément essentiel dans la construction de l’identité nationale autrichienne[4].

Retour sur l’histoire de l’Autriche d’après-guerre
Contrairement aux Allemands, la fin de la guerre n’a, de fait, pas signifié pour les Autrichiens la défaite, la honte et l’humiliation : l’armée soviétique est entrée à Vienne pour la libérer et non pour l’écraser. Certes, Vienne et l’Autriche sont au même titre que l’Allemagne divisés en quatre zones d’occupation (qui seront supprimées en 1955), mais ce statut de victime permet aux Autrichiens d’instruire eux-mêmes le procès contre les anciens nazis, or ces derniers sont si nombreux que les coupables sont amnistiés. D’abord uniquement les « coupables mineurs » (en 1948), puis finalement (en 1953) ceux qui avaient eu des responsabilités plus lourdes. Il n’y a donc pas eu de véritable processus de dénazification en Autriche[5]. Cette amnistie a permis aux anciens membres du parti nazi (NSDAP) de recouvrer rapidement leurs droits et a débouché sur la naissance du néonazisme autrichien dès le début des années 1950. Ce phénomène de réintégration massive d’ex-nazis acquittés explique la « seconde carrière » de beaucoup de nazis à des postes importants en Autriche, c’est pourquoi Corti, dans une lucidité amère, déclare à propos de Treschensky, l’« éternel Autrichien » : « Il est probablement aujourd’hui un haut fonctionnaire dans un des deux partis. Ou ailleurs. En tout cas, je suis sûr qu’il a fait son chemin[6]. »

La réception de Welcome in Vienna
Le troisième opus, seul volet à être sorti au cinéma, est le plus cinglant à l’égard de cette Autriche d’après-guerre, pointant ses compromissions. De façon symptomatique, le film a été reçu très froidement à sa sortie en 1986 par une presse autrichienne qui l’a presque entièrement passé sous silence alors qu’elle couvrait habituellement chaque nouvelle réalisation de Corti ; à l’inverse, tous les grands journaux allemands ont dédié au film des articles[7]. C’est que le choc est doublement rude pour les Autrichiens. D’abord, parce que contrairement à la littérature, jamais le cinéma n’a osé abordé de front ce passé ambigu : « On n’a jamais montré la Vienne des trafics de l’après-guerre, coupée en zones, sauf bien sûr dans Le Troisième Homme[8] », rappelle Corti.

Le seul film consacré à la Vienne de 1945 est en effet The Third Man (1949), film britannique de Carol Reed qui s’indignait de l’opportunisme cynique d’après-guerre avec un marché noir détournant des fournitures médicales : Corti et Troller lui rendent hommage dans la séquence de trafic nocturne à la gare (séq. III, 18). Ensuite, parce que Welcome in Vienna sort en pleine « affaire Waldheim », un événement qui vient justement casser le mythe de l’Autriche victime et lancer le débat public sur l’identité et le passé du pays. Durant la campagne pour la présidence de la République, dans laquelle Kurt Waldheim, ancien secrétaire général de l’Onu, est candidat, une controverse nationale éclate lorsque l’hebdomadaire Profil révèle que ce dernier a occulté son passé nazi. Waldheim sera élu mais ne se représentera pas au terme d’une présidence qui a profondément divisé le pays, amenant finalement à l’aveu d’une coresponsabilité de l’Autriche pour les crimes pendant la période nazie et à des mesures de restitution pour les Juifs spoliés. Lors de la sortie du film en octobre 1986 en France, Troller déclare : « L’affaire Waldheim est intéressante parce qu’elle révèle ce qu’était l’Autriche moyenne : opportuniste. […] Waldheim a été comme le personnage de Treschensky dans le film : un larbin, un magouilleur[9]. » La trilogie Wohin und Zurück participe dans les années 1980 à l’émergence de ce débat public à la fois nécessaire et douloureux pour l’Autriche.

 Nedjma Moussaoui


[1]. « À propos de Vienne… », entretien avec Axel Corti par Raphaël Sorin, Le Matin, 1er octobre 1986.
[2]
. « Entretien avec Axel Corti », propos recueillis par François Ramasse, Positif n° 309, novembre 1986, p. 9.
[3]
. Ibid.
[4]
. Sur cette question, lire notamment : Gerald Stieg, L’Autriche, une nation chimérique ? xviiie-xxe siècles, Cabris, Éd. Sulliver, 2013, 302 p.
[5]
. Sur cette question, lire notamment : Félix Kreissler, L’Autriche, brûlure de l’histoire – Brève histoire de l’Autriche de 1800 à 2000, Mont-Saint-Aignan, publications de l’université de Rouen et du Havre, 2000, 149 p.
[6]
. « Entretien avec Axel Corti », propos recueillis par François Ramasse, op. cit. p. 10.
[7]
. Cf. « Entretien avec Axel Corti », propos recueillis par François Ramasse, op. cit., p. 6. Ce n’est qu’après l’accueil favorable au Festival de Cannes et sa sélection ensuite dans d’autres festivals que le film sera pris en compte, considéré comme une chance pour le cinéma autrichien…
[8]
. « À propos de Vienne… », entretien avec Axel Corti, op. cit.
[9]
. « Vienne l’oubli », propos recueillis par Annette Levy-Willard, Lyon-Libération, 6 octobre 1986.