Rhone Alpes

L'exercice de l'Etat

Pierre Schoeller - 2011 - France

L’EXERCICE DE L’ÉTAT de Pierre Schoeller
France – 2011 – 1h52

Version langue : français

 

Résumé
Sous les lambris d’un bureau ministériel, une femme nue s’avance et rentre dans la gueule d’un crocodile. C’est le rêve que fait cette nuit-là Bertrand Saint-Jean, ministre des Transports, avant d’être réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone de Gilles, son directeur de cabinet. Il apprend qu’un car scolaire a basculé dans un ravin et qu’il doit se rendre sur les lieux pour exprimer sa compassion et la solidarité gouvernementale.
De retour à Paris, au petit matin, il annonce en direct à la radio son opposition à un projet initié par l’un de ses collègues du gouvernement, le ministre du Budget Peralta : la privatisation des gares. S’ensuit une matinée de travail ordinaire au ministère, entre remise d’un rapport par un sénateur, coups de fils et bras de fers verbaux pour régler les rivalités interministérielles. C’est le moment où est accueilli Martin Kuypers, chômeur de longue durée engagé comme chauffeur du ministre dans le cadre d’un programme de lutte contre le chômage.
Dans le rythme haletant de ses journées ministérielles et le ballet des manoeuvres politiciennes, Saint-Jean doit se résigner à admettre sa position minoritaire à l’intérieur du gouvernement pour finalement piloter ce projet de privatisation auquel il est opposé. Voilà qui crée des tensions et peut-être même une rupture
définitive avec Gilles, son vieux complice.
Son quotidien, qui ressemble de plus en plus à une course effrénée, se brise dans un spectaculaire accident de voiture dont ne réchappe pas Kuypers. Miraculé mais affecté, Saint-Jean revient aux affaires après une brève période de convalescence. Il est soudainement muté au ministère du Travail, promotion qu’il vit comme une libération et une promesse de réconciliation avec Gilles. Hélas, le Président exige qu’il se sépare de son directeur de cabinet. Les deux hommes se quittent sans effusion, avalant cette dernière couleuvre et comprenant que la raison d’État sera toujours plus forte que leurs idéaux communs.

Critique(s)
“A quoi rêvent les hommes de pouvoir ? A leur bureau, peuplé d’huissiers encagoulés, d’une femme nue et d’un crocodile, nous dit la première séquence du film. C’est le premier coup de maître de ce film magistral que d’établir d’un seul coup la dimension fantasmatique et érotique du pouvoir. Pierre Schoeller n’y reviendra pas, mais ce trouble sensuel vibre tout au long du film. Le désir bouillonne dans les antichambres du pouvoir comme dans les chambres à coucher.
Ce prologue déconcertant précède une scène de la vie quotidienne dans un ministère français : la permanence du cabinet signale une urgence – une catastrophe routière -, l’information remonte jusqu’à Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet). La mécanique se met alors en route pour amener le titulaire du portefeuille des transports jusqu’au lieu de l’accident. A ceci près que la mécanique a pour pièces détachées des êtres humains, à qui l’on ne peut pas accorder la même confiance qu’à des circuits imprimés.

Parce que Pierre Schoeller s’amuse avec brio à démonter ces mécanismes, L’Exercice de l’Etat repose en partie sur cette sensation, si plaisante pour le spectateur, d’accéder enfin à une réalité qui lui échappe. On entend les négociations entre ministre et préfet, on découvre que la logistique d’un de ces déplacements qui occupent nos journaux est aussi une petite comédie, où chaque réplique, chaque mise en scène se négocie âprement.
Dès cette séquence tragique, Pierre Schoeller tient à faire sa place à l’autre vie, celle que mène la partie du genre humain qui ne vit pas au sommet de l’appareil. Sur les lieux d’un terrible accident d’autocar scolaire, on voit des pompiers en action, des enfants traumatisés, des parents fous de douleur. Ces deux plans de la réalité coexistent au sein d’un même plan de cinéma. Et comme il s’agit de mettre en scène l’existence d’un homme de pouvoir, la vie des gens apparaît toujours légèrement déformée comme à travers une vitre embuée.

Ce qui ne veut pas dire que les politiciens sont des gens à part. Tout en eux est ordinaire, à ceci près que la pulsion qui les meut les dirige vers le pouvoir. Le scénario de Pierre Schoeller est d’une précision remarquable sur ce sujet : une belle discussion oppose Gilles, le directeur de cabinet du ministre (Michel Blanc), à Woessner, un collègue prêt à passer au privé. Mais Gilles, comme son ministre, veut rester là, “au pouvoir“, même si sa réalité s’étiole face au vrai pouvoir de l’entreprise.

Le film est construit sur l’opposition entre ces deux personnages, ces deux acteurs. D’un côté l’appétit sensuel, dionysiaque, de Saint-Jean, de l’autre, la jouissance intellectuelle de Gilles. L’un s’épanouit dans la lumière artificielle des médias, l’autre prospère dans l’ombre dorée des cabinets ministériels. Ils sont réunis par l’attraction qu’exerce sur eux l’objet de leur désir, l’Etat. C’est ainsi qu’il faut comprendre le titre du film : les personnages sont régis par une force aussi implacable, mais infiniment plus capricieuse que la gravité. Ce qui conduit aussi bien à la comédie qu’à la tragédie, que Schoeller met en scène dans un même mouvement, recourant à des moyens (cascade spectaculaire, discussion politique de haut vol) que l’on trouve rarement dans ce qu’il est convenu d’appeler le cinéma d’auteur français.

Thomas Sotinel
Le Monde
25 octobre 2011