Rhone Alpes

Snow Therapy

Ruben Östlund - 2015 - Suède, France -

 

Ruben Östlund : un œil (numérique) aux aguets

Ruben Östlund est né en 1974 de parents enseignants dans la ville de Styrzö en Suède. Il appartient à la toute première génération des Digital Natives, ces jeunes artistes fascinés par l’image numérique et ayant assisté à l’éclosion et à la prolifération des images via internet. Depuis le début des années 2000, Östlund a su affirmer un regard de cinéaste singulier, fortement influencé par l’étude sociologique de son pays et de son époque. Il est l’un des grands cinéastes européens en devenir et sa renommée l’a fait concourir dans de nombreux festivals internationaux.

Sous le signe de la neige

Après des études de design, qui lui font acquérir une grande maîtrise des logiciels de retouches numériques comme Photoshop et After Effect,  la passion de Östlund pour le ski et son intérêt pour les premières caméras numériques le mènent à réaliser des films sportifs (Addicted,1993, et Free Radicals, 1997). De ces premières réalisations, il apprend à tourner dans des conditions météorologiques difficiles et à improviser en permanence, quitte à tourner plus de soixante plans par jour. Sonorisés par des titres de  rock ou de funk, ces films se caractérisent par un montage spectaculaire proche du vidéoclip. Très éloignés du style épuré qu’Östlund cultivera quelques années plus tard, ces films révèlent déjà une recherche visuelle permanente – notamment un travail sur les zooms – essayant d’établir le dispositif le plus apte à rendre compte de l’ivresse de la glisse et des grands espaces.

L’attrait du numérique

Grâce à ces premières créations, Ruben Östlund rejoint l’école de cinéma de l’université de Göteborg.  Fondée en 1997, cette école prône la pratique d’un regard analytique prenant comme objet la place de l’homme dans nos sociétés contemporaines. Les moyens de l’école étant limités en caméras traditionnelles avec pellicule, l’intérêt de Östlund continue de se porter sur le maniement des caméras numériques, moins onéreuses, mais qui ouvrent au jeune réalisateur une liberté créative inédite. Plusieurs spécificités de ce support ont ainsi été soulignées par Östlund: l’image enregistrée peut être instantanément visualisée sur un moniteur, ce qui permet de modifier le tournage d’un plan ou de diriger au mieux les déplacements des acteurs dans le cadre ; ces caméras offrent une grande facilité pour résoudre les questions de photographie et d’intensité lumineuse et, plus généralement, ce support permet de renouveler la représentations de l’Homme à l’écran. En effet, pour Östund, le numérique aide à  rendre compte de la complexité des attitudes et des détails de notre quotidien. Par l’acuité et la finesse de ses images ce nouveau média permet aussi de réfléchir sur les stéréotypes de représentation qui régissent nos existences. Le réalisateur utilise fréquemment des caméras de la marque  Red, devenue depuis quelques années la firme de prédilection des grands penseurs du numérique au cinéma comme David Fincher, Lars Von Trier ou Ridley Scott. Il tournera Snow Therapy avec une caméra Alexa de la marque Arri, très prisée par Alejandro Gonzales Ignarritu (Birdman, 2014), Alfonso Cuaron (Gravity, 2013) ou Pawel Powlikowski (Ida, 2013).

Constat sociologique et satire : « l’école de Götebörg »

En 2002, Ruben Östlund fonde avec un autre étudiant de l’école, Erik Hemmendorff, la société Plattform Produktion. Cette structure fédère rapidement un groupe de jeunes cinéastes que la critique a tôt fait de baptiser l’ « Ecole de Götebörg ». Ce collectif se caractérise par son usage de caméras numériques et par son approche ouvertement sociologique des sujets. Östlund devient alors l’un des plus emblématiques réalisateurs du groupe en tournant peu à peu une œuvre à la remarquable cohérence thématique et esthétique. Il se fait ainsi rapidement le chroniqueur des dysfonctionnements de la société suédoise. Son œuvre se partage entre documentaire et fiction, la frontière entre les deux étant fréquemment bouleversée par ses parti-pris de réalisation. Ainsi, Family Again (2000), The Guitar Mongoloid (2004) et Happy Sweden (2008) questionnent la place de l’individu face aux groupes et recense les multiples pressions générées par l’environnement familial ou professionnel. Etudes de cas, reconstitutions, captations documentaires…Östlund redistribue les catégorisations, n’hésitant pas à soumettre ses propres parents – divorcés – au crible de sa caméra  (Family Again).

Les courts-métrages de l’auteur sont aussi révélateurs de sa rapide maturation formelle. Avec Autobiographical Scene Number 6882 sorti en 2005 (un homme saute d’un pont suite au défi de ses camarades) et Incident by a Bank datant de 2010 (le ratage d’un braquage de banque), Östlund élabore et perfectionne un dispositif de mise en scène original. Il s’agit de filmer une action en de très longs plans-séquences, caractérisés par une quasi-fixité du cadre et une échelle de plan favorisant les vues d’ensemble. Il en résulte une volontaire neutralité du point de vue qui crée un malaise chez le spectateur, tout en inventant un humour absurde assez dévastateur. Ce dispositif sera au cœur de Play (2011), le long-métrage qui débutera la reconnaissance internationale du réalisateur. Ce film observe les pratiques d’un groupe de jeunes garçons noirs qui rackettent trois collégiens avant de les emmener dans une dérive urbaine puis forestière. Inclassable, scandaleux pour certains, le film impressionne par sa rigueur formelle et son indécidable tonalité. Dans Snow Therapy (Prix du Jury au festival de Cannes dans la section Un certain regard en 2014) Östlund poursuit sa radioscopie de l’homme suédois en optant, cette fois, pour une forme moins expérimentale, afin de mieux servir un sujet s’intéressant davantage aux états émotionnels de ses personnages.

A l’inverse de beaucoup de ses contemporains érigeant leur cinéphilie en principe créateur, Östlund n’est pas un érudit du septième art. Il a toujours affirmé s’être d’abord intéressé à la technique et aux questions sociétales avant de se constituer une culture cinématographique. Pour nourrir ses réflexions et résoudre les problèmes de mise en scène, il préfère ainsi visionner des vidéos sur internet et Youtube, plutôt que de convoquer des « classiques » cinématographique. Cependant, il avoue une grande admiration pour Mickael Haneke (Funny Games, 1997), Roy Andressen (Chansons du deuxième étage, 2000), Stanley Kubrick (Shining, 1980) ou encore Jacques Tati (Playtime, 1967). Ces affinités électives ne sont pas inattendues car ces cinéastes moralistes possèdent tous une rigueur formelle à vocation didactique que Ruben Östlund revendique clairement dans Snow Therapy.

Alban Jamin

 

Filmographie

- Addicted (film de ski), 1993

- Free Radicals (film de ski), 1997

- Free Radicals 2 (film de ski), 1998

- Lat Dom Andra sköta kärleken (documentaire), 2000

- Family Again (documentaire), 2000

- The Guitar Mongolaid, 2004

- Autobiographical Scene Number 6882 (court-métrage), 2005

- Happy Swede, 2008

- Incident by a bank (court-métrage), 2010

- Play, 2011

- Snow Therapy, 2014