Rhone Alpes

À l'Origine

Xavier Giannoli - 2008 - France -

« Le Créateur »
Une des forces du film réside dans le déploiement de sens qu’il offre, avec différentes lectures possibles : ainsi, par sa trajectoire insolite, le personnage de Philippe Miller gagne  en épaisseur, il tient à la fois de la figure religieuse et de celle de l’artiste.

« Le Messie » : la foi dans la vie
Dans un entretien, Xavier Giannoli confirme que le titre du film, « À l’Origine », est une référence à la Bible et il poursuit : « La première phrase d’Emmanuelle Devos dans le film (à Philippe), c’est : “Vous êtes attendu comme le Messie. Vous pensez bien qu’elle n’est pas innocente. On peut faire une lecture judéo-chrétienne du film. »Propos de Xavier Giannoli rapportés par Olivier Delcroix, in : « Giannoli : “J’ai tout risqué avec À l’Origine », in Le Figaro, 10 novembre 2009. À l’arnaque proprement dite, le cinéaste préfère en effet la spirale qui entraîne l’escroc sur la voie d’une forme de rédemption, même si cette dernière restera sans repentir, et qui fait de lui un sauveur. Jean- Luc Douin note avec justesse que l’élan collectif dans lequel Philippe emporte toute la commune « transforme son escroquerie en mission »Jean-Luc Douin, « À l’Origine : la rédemption passe par l’autoroute », in Le Monde, 10 novembre 2009.. Investi du désir collectif, Philippe décide de s’y consacrer, d’y dédier toute son action, parce que, selon les termes de Nicolas, « l’important c’est de vivre un truc ensemble » (séq. 28). Perçu comme un sauveur, le personnage reste cependant ambigu : il tient également du faux prophète qui suscite de faux espoirs et il sera du reste arrêté et condamné comme usurpateur, comme « faux roi », à l’instar des accusations subies à tort par Jésus après son arrestation.Ce thème traverse également le film de Jacques Audiard, Un prophète, présenté également à Cannes en 2009, mais les trajectoires des deux personnages principaux s’opposent radicalement : Philippe finit par se trahir lui-même pour sauver une communauté alors que Malik trahit une communauté pour se sauver lui-même (cf. entretien de Xavier Giannoli, par Olivier Pélisson, in rubrique « Cinéaste et filmographie »).

Le personnage d’Abel raille d’ailleurs son statut de Sauveur dans son courrier de menace, en dessinant en rouge une auréole autour de sa tête sur la photographie de l’article de presse. Figure maléfique rattachée au monde ancien de Paul, trahi par ce dernier et engagé dans une vengeance fratricide que réclame son prénom, Abel ne reconnaît pas la transformation de Paul.


Car si le faux prophète a d’abord exploité l’attente de la communauté, il fera finalement tout pour répondre à cette attente. On trouve ainsi dans son parcours  l’idée fondamentale d’une conversion Cf. Olivier Delcroix, in : « Giannoli : “J’ai tout risqué avec À l’Origine », in Le Figaro, 10 novembre 2009, et « Entre horizontalité et verticalité », par Nedjma Moussaoui, in rubrique « Mise en scène ».qui transforme l’individu pour l’élever à une dimension supérieure et Xavier Giannoli a lui-même affirmé qu’il s’agissait d’une assomption. L’itinéraire du personnage passe notamment par une usurpation d’identité, avec un changement de nom qui est riche de sens : Paul, qui n’a jamais eu de patronyme, devient Philippe Miller, or étymologiquement le prénom « Paul » est issu de l’adjectif latin paulus qui signifie « petit, faible » tandis que le prénom « Philippe » qui désigne en grec le cavalier, celui qui aime les chevaux, a été dans l’Histoire un prénom royal, porté par de nombreux princes, souverains et empereurs. Si le choix de « Philippe » confirme l’ambition et l’ascension du personnage, son prénom initial mérite l’attention. Dans la Bible, le juif romain pieux qu’est Saul est connu pour sa conversion rapide au Christ, une conversion qui marque le début de sa vocation d’apôtre pour laquelle il reçoit le nom de Paul. L’épisode est resté célèbre et symbolise un retournement subit et radical qui fait accéder à la foi. Il est permis de voir dans la nuit d’amour partagée par Paul/Philippe et Stéphane une révélation : placé en plein centre du récit (séq. 30), cet événement fait soudainement du personnage un autre hommeCf. Film d’analyse « Fragilité de l’incarnation », par Nedjma Moussaoui.– la mise en scène soutient ce sous-texte religieux en présentant alors Stéphane comme une Madone bienveillante et protectrice qui guide Paul/Philippe. Ce dernier semble littéralement « avoir trouvé son chemin de Damas ». Ainsi, c’est finalement dans la figure de Paul que réside le véritable référent car le saint constitue sans doute la figure chrétienne la plus associée au motif de la route : cette dernière a d’abord été pour lui le lieu et le moment de la révélation, il y a été ébloui par la lumière de Dieu, pour ensuite devenir celui de l’accomplissement de sa mission, puisqu’il ira son chemin pour répandre sa nouvelle foi. Plus qu’un chemin de croix (Xavier Giannoli a évoqué une Passion)Cf. Olivier Delcroix, in : « Giannoli : “J’ai tout risqué avec À l’Origine », in Le Figaro, 10 novembre 2009., le parcours de Paul/Philippe apparaît en effet comme un chemin de Damas : la route est ce qui lui permet de se transformer lui-même et de transformer la vie des autres. Plus qu’une deuxième chance, c’est une deuxième vie –une vie que Stéphane l’invitait précisément « à refaire » (séq. 38) – pour un personnage qui possède incontestablement une dimension métaphysique.

« Le cinéaste » : la foi dans l’art
La conversion que connaît le personnage de Paul/Philippe l’amène à croire à ce qu’il construit. Xavier Giannoli explique : « Le film est tiré d’un fait divers qui est arrivé il y a une dizaine d’années en France. Un petit escroc avait réussi à construire une autoroute au milieu d’un champ, en embarquant des dizaines d’ouvriers, une région, des élus. Tout le monde avait eu envie d’y croire. En lisant cette histoire, tout de suite j’ai senti qu’il y avait là quelque chose d’important. »Propos rapportés par Olivier Delcroix, in « À l’Origine : fabuleux western sociologique », in Le Figaroscope, 10 novembre 2009.
Ce que le cinéaste désigne, c’est d’abord cette capacité à créer ex nihilo qui relie traditionnellement l’artiste au Créateur. C’est parce qu’il est inspiré et porté par son enthousiasme, c’est-à-dire étymologiquement par un « transport divin », que l’artiste se fait créateur, ce que rappelle dans le film la présence du vitrail représentant un ange, une copie d’icône que Stéphane a découverte dans une petite église abandonnée et qu’elle restaure.


En revenant sur la genèse de son film, Xavier Giannoli souligne par ailleurs que ce qui constitue pour lui la spécificité de ce fait divers, c’est aussi la démesure du projet dont la réalisation a exigé une élaboration collective, avec la participation de nombreux acteurs et de diverses institutions, ce qui n’est pas sans rappeler de manière plus particulière la création cinématographique. On peut ainsi rapprocher le chantier imaginaire de Philippe de la fabrication d’un film et voir dans À l’Origine une métaphore sur le cinéma.

De la même manière que le cinéaste, Philippe est habité par le désir de faire vivre son histoire et il va chercher les moyens de réaliser son ambitieux projet. Il se constitue une équipe de bons collaborateurs, recrutant immédiatement Monika et Nicolas, et trouve des soutiens institutionnels : Stéphane, maire de la commune, lui offre les moyens logistiques nécessaires (séq. 15). Monika apparaît véritablement comme l’assistante à la réalisation, celle à qui Philippe délègue l’essentiel des tâches, à commencer par le casting. C’est elle qui distribue les offres d’emploi dans un bar (séq. 16) et qui recrute en urgence de « nouveaux figurants » quand ceux qui ont été choisis manquent à l’appel le matin (séq. 22). Mais, en accord avec sa fonction, elle fait surtout le « tampon », avec la charge de parer chaque jour de « tournage » à tous les problèmes les plus urgents. Philippe, lui, s’occupe prioritairement de superviser le chantier et de gérer les relations avec les « producteurs ». D’abord soutenu par de simples investisseurs motivés au début par les bénéfices futurs que promet sa réalisation, Philippe parviendra à intéresser un authentique producteur lorsqu’il sera dans la difficulté pour mener à terme le chantier. Le banquier local se passionne en effet pour laconstruction de l’autoroute et il est « fier de faire partie de l’aventure » (séq. 32). Cette figure fait écho à celle du véritable Raymond Legrand qui a sauvé le film de Xavier Giannoli quand l’entreprise en bâtiment chargée du décor du chantier l’a laissé en plan à deux semaines du tournage : « J’ai été sauvé par un homme, un entrepreneur indépendant, loueur d’engins, que j’avais croisé par hasard lors des repérages. Il avait lu le scénario. Une nuit, il me téléphone et me dit : “Je vais te la construire, ton autoroute. Voilà une phrase que l’on entend rarement ! »Propos de Xavier Giannoli rapportés par Olivier Delcroix, in : « Giannoli : “J’ai tout risqué avec À l’Origine », in Le Figaro, 10 novembre 2009. Cet entrepreneur et le banquier rappellent la valeur du véritable producteur de cinéma, évoquant leurs pionniers qui croyaient suffisamment dans les fictions inventées par les cinéastes pour les financer en prenant des risques.


La force de Philippe, qui apparaît comme un double possible de Xavier Giannoli, réside dans cette capacité qu’il a d’inventer une fiction et de motiver une équipe pour la concrétiser. Il a de ce fait un statut difficile : pleinement associé à ses partenaires qu’il sait encourager, il est aussi seul à la tête de la folle entreprise, responsable de tous ceux qu’il a entraînés derrière lui. Cette solitude paradoxale du créateur, le film la montre notamment dans ces nombreux plans où l’on voit Philippe cogiter devant le plan de construction de son autoroute, en ayant à l’esprit les délais de production à respecter. Mais, à la fin du film, le rêve devient réalité : de nuit, le chantier, fictivement éclairé par des ballons mais aussi par des projecteurs de cinéma, prend vie grâce à la lumière. La référence assumée au Huit et demi de Federico Fellini (1963) parfait la métaphore : le chantier de l’autoroute se présente pour ce qu’il est, un décor de cinéma, crée ex nihilo et peut-être voué à être démonté, sur la seule volonté toute puissante et libre de l’artiste.

Nedjma Moussaoui