Rhone Alpes

À l'Origine

Xavier Giannoli - 2008 - France -

 

« Extraordinaire et emblématique, le film fait divers »
 « D’après une histoire vraie » : À l’Origine met en avant, dès le générique, l’ancrage réel de son récit. Objet de stratégie éditoriale depuis la fin du XIXe siècle mais source d’inspiration nouvelle pour les arts du XXeSur le fait divers dans la littérature et les arts, voir le collectif Tout contre le réel – Miroirs du fait divers, E. André, M. Boyer-Weinmann, H. Kuntz (dir.), Paris : Le Manuscrit, 2008. (voir par exemple le recueil collectif surréaliste Violette NozièresViolette Nozières, Bruxelles : éditions Nicolas Flamel, 1933, avec des textes et des dessins notamment de André Breton, René Char, Paul Éluard, Benjamin Péret, Salvador Dali, Yves Tanguy, Max Ernst, René Magritte, Hans Arp et Alberto Giacometti. ), le fait divers d’exception est un point de départ fréquent pour le cinéma tant français qu’étranger. Loin d’être un joker pour scénaristes en panne, il constitue au contraire la matière paradoxale d’une histoire à la fois quotidienne et extraordinaire, atypique et exemplaire de nos sociétés.


« L’inexplicable contemporain »Roland Barthes, « Structure du fait divers » (1962), Essais critiques, Paris : Seuil (Points), 1964, p. 192.
Avant son adaptation au cinéma, le fait divers attire l’attention, d’abord de la presse qui le relate puis du public, par l’étrangeté d’un passage à l’acte pourtant inscrit dans un contexte quotidien, ordinaire. Roland Barthes relève ainsi la disproportion entre « petites causes » et « grands effets »Ibid., p. 193. à l’oeuvre dans le fait divers, qui explique son pouvoir de fascination : quels que soient les contextes ou les mobiles, une part d’inexplicable résiste. Loin de lui donner une explication univoque, le film adaptant le fait se saisit de ce mystère et l’opacifie le plus souvent.
Ainsi, connaître certaines conditions de vie des protagonistes ne permet pas pour autant de comprendre pleinement ce qui fait basculer Jeanne dans La Fille du RER (André Téchiné, 2009) ou le trio de L’Appât (Bertrand Tavernier, 1995). De même, dans Elephant (2003), Gus van Sant prend soin, en portant à l’écran la tuerie de Columbine, de ne pas mettre en avant une explication parmi d’autres, mais au contraire d’en épaissir, par une mise en scène labyrinthique, le mystère et la confusion.

“Elephant”, Gus van Sant, 2003 (MK2 Diffusion).

Cinéaste français spécialiste des faits divers, Claude Chabrol propose également, à la fin de Violette Nozières (1978), un jeu de flash-back ambigus qui obscurcissent l’affaire et redonnent ainsi à l’énigme sa compacité. Pour représenter à l’écran le passage à l’acte et filmer le trouble concret du fait divers, le réalisateur peut aussi construire un point saillant dans la mise en scène, comme le très gros plan de la dédicace attestant l’imposture dans Close-up (Abbas Kiarostami, 1990).
Le film peut, au contraire, dissocier l’acte et sa prise de conscience, en élaborant un glissement progressif du personnage : insensiblement entraîné par des événements qu’il ne contrôle qu’en partie, Paul, dans À l’Origine, semble comprendre véritablement la situation lorsque arrivent les camions du chantier qui, tournoyant autour de lui, figurent la spirale qui l’emporte (séq. 19).


« Un destin dans lequel quelque chose de la société va s’exprimer »Cf. Entretien de Xavier Giannoli, par Olivier Pélisson, in rubrique « Cinéaste et filmographie ».
La fascination qu’exerce le fait divers ne provient pas seulement de son caractère étrange ou spontanément romanesque, mais surtout de sa représentativité. Le passage à l’acte inexplicable vient en effet révéler et exacerber les aspects de la situation réelle et ordinaire dans laquelle il s’inscrit. Le fait divers dit ainsi quelque chose sur l’état de la société ou du monde, qui excède ses seuls événements. Ainsi peut-il être porté plusieurs fois à l’écran : si l’affaire des soeurs Papin, qui date de 1933, a été diversement adaptée par Nico Papatakis (Les Abysses, 1963), Claude Chabrol (La Cérémonie, 1995), puis Jean-Pierre Denis (Les Blessures assassines, 2000), c’est parce que le fait divers a des résonances psychanalytiques, politiques et sociales fortes et peut donner lieu à des versions très différentes. De même, l’affaire Romand, qui éclate en 1993, a inspiré à la fois Nicole Garcia dans le fidèle L’Adversaire (2002) et Laurent Cantet dans le plus libre L’Emploi du temps (2001). Dans ce dernier, le réalisateur écarte les aspects criminels pour se concentrer sur cette extravagante imposture (celle d’un homme se faisant passer pour un médecin et qui réussit à tromper ses proches, et les spécialistes rencontrés, pendant presque vingt ans) : c’est ainsi la dimension sociale d’une réussite professionnelle obligée, écrasant l’individu et pouvant le conduire au mensonge, qui est privilégiée. Mais cet aspect critique se trace en filigrane, car L’Emploi du temps demeure concentré sur son protagoniste, qui se construit contre et à l’insu de la société.

“L’Emploi du temps”, Laurent Cantet, 2001 (Haut et court).

Tout film inspiré d’un fait divers invente en effet une certaine relation entre les événements réels et leur contexte, entre le destin individuel et l’inscription collective, relation dont la spécificité est que l’histoire (le fait lui-même) n’a pas à paraître vraisemblable puisqu’elle a la caution du vrai. Chaque récit articule alors le fait divers et le cadre narratif selon les accents et les résonances souhaités.

À l’Origine propose une articulation originale et équilibrée entre les événements réels et l’environnement dans lequel ils s’inscrivent, articulation qui tient en partie à la démesure du fait divers. La trajectoire de Paul est en effet à ce point stupéfiante et ses conséquences à ce point épiques qu’elles peuvent, sans crainte d’être éclipsées, s’inscrire dans un cadre narratif extrêmement riche et caractérisé socialement. Le film peut s’enrichir, progressivement et dans le même mouvement, d’une ampleur romanesque et d’une densité politique remarquables, à la mesure du fait divers. Il maintient un équilibre rare, proprement balzacienLa référence à Balzac se fait ici d'autant plus volontiers que le cinéaste le cite fréquemment. Cf. Entretien de Xavier Giannoli, par Olivier Pélisson, in rubrique « Cinéaste et filmographie »., entre les implications (sociales, psychologiques, philosophiques) d’un parcours humain et les descriptions (sociales, économiques, politiques) d’un groupe, qui reflète et interroge ainsi l’image d’une société en souffrance. À l’Origine parvient de la sorte à concilier et exacerber le propre de tout fait divers, son potentiel d’étrangeté romanesque et son ouverture critique sur le monde.

Benjamin Labé