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Hors Jeu

Jafar Panahi - 2006 - Iran -

« Le cinéma en Iran : un enjeu de conflit(s) »

Avant 1979 : condamnation morale et interdit de l’image figurative
En Iran, le cinéma a conquis sa légitimité, aux yeux des croyants, avec la révolution de février 1979. Jusqu’à ce bouleversement politique, le septième art était maudit par le clergé. Dès l’ouverture des premières salles, à Téhéran en 1904, les religieux manifestent leur opposition et incendient même l’une d’entre elles. Le cinéma, symbole de l’Occident athée et lieu de rassemblement populaire, en concurrence avec la mosquée, était considéré par les mollahs comme une menace directe pour leur pouvoir. De plus, il était considéré comme  blasphématoire, car il montrait des images de femmes sans voile et, deux décennies plus tard, des scènes de danse accompagnée de musique : de surcroît, on y buvait de l’alcool ! Les croyants fanatiques ne pouvaient admettre la représentation iconographique d’un être humain : seul Dieu est le « Créateur » et le « façonneur » des êtres vivants.


Toute représentation figurative est absente des ornementations des mosquées, surtout en Iran. Pendant des siècles, le pouvoir des mots a ainsi dominé cette société. Sans tradition d’expression artistique représentative (à l’exception de la miniature aux XIVe et XVe siècle), les représentations « imaginaires » appartiennent aux écrivains et surtout aux poètes. Les plus belles illustrations en sont des poèmes écrits quelques siècles après la naissance de l’islam : Le Livre des rois de Ferdowsi (950-1032), les poèmes de Khayyâm (1047-1122) et de Hafez (1348-1413), etc. Si le cinéma iranien a produit, entre 1930 et 1979, environ 1 100 films de fiction diffusés dans 420 salles, il n’avait néanmoins pas de légitimité aux yeux des ayatollahs.

La République islamique et la confiscation de l’image


Un étrange renversement se produit avec l’arrivée de l’ayatollah Khomeiny au pouvoir en février 1979. Le nouveau régime prend tout en main et confisque l’image. La propre représentation de Khomeiny est omniprésente à la télévision, dans les journaux, sur les murs, dans les salles de cinéma. Le septième art, ainsi béni et purifié, est devenu « Halal » (donc légitimé). Toutefois, le cinéma étranger, en contradiction avec les valeurs islamistes, est banni. Et, de fait, la production iranienne se trouve sans rivale sur le territoire national. Depuis son exil en France, l’ayatollah Khomeiny avait pris conscience du rôle de l’image comme instrument efficace de la propagande politique. À son retour à Téhéran, et dès la première année de la révolution, tous les organes d’État se mettent donc au service de cet art afin de créer « un cinéma islamique », qui doit aller dans « le bon chemin ».
Après quelques mois d’une démocratie balbutiante et alors que l’Iran et l’Irak se préparent à une guerre particulièrement meurtrière (1980-1988), le nouveau régime se durcit. Il envoie les cinéastes sur le front pour filmer des scènes de combat afin de glorifier la guerre à la télévision.
De ce fait, des cinéastes « pro-régime » produisent de nombreux films de guerre, et cela a continué jusqu’à l’heure actuellePar exemple, Ekhrajiha, de Masoud Dehnamaki (2007) ! Parallèlement, un autre cinéma, qui se situe dans la tradition des films de qualité d’avant 1979, naît dans la douleur. En raison d’une censure impitoyable, certains cinéastes créent un langage qui contourne les interdits et qui s’inspire de la réalité quotidienne – des fictions documentaires – et de la poésie persane. Ils vont s’imposer grâce à une nouvelle fraîcheur et à un regard innocent.


Les chefs de file de ce nouveau cinéma, sont Amir Naderi avec Le Coureur (1985), puis Abbas Kiarostami avec Où est la maison de mon ami ? (1988), qui contestent, par la caméra, les préceptes cinématographiques de Khomeiny. Jafar Panahi, notamment avec Le Cercle (1999) et Hors jeu (2005), s’inscrit dans cette veine du cinéma iranien, dont il accentue la dimension de critique sociale.

Aujourd’hui : nouveau conflit entre le pouvoir et l’image
Le conflit auquel le régime est aujourd’hui confronté est celui que mène une grande partie de la population, de plus en plus opposée au pouvoir en place. La situation politico-sociale a forcé les cinéastes à répondre à une certaine urgence.

Le film de Bahman Ghobadi, Les Chats persans, tourné fin 2008, en est le parfait exemple. À travers les déboires et les espoirs d’un groupe de musique underground, il montre le ras-le-bol de la jeunesse, et la volonté et l’énergie d’une société souterraine – valant au film d’être interdit par le régime. Cette énergie, que Ghobadi avait pressentie, a éclaté au grand jour au moment de l’élection présidentielle de juin 2009, qui a amené Ahmadinejad au pouvoir grâce à une fraude électorale massive. Dès le lendemain de l’élection, une grande manifestation pacifique a noirci les rues de Téhéran pour contester l’élection et c’est à partir de là qu’un « cinéma direct » et improvisé est né dans l’urgence. Les manifestants sont devenus des « Citizen– cameramen » ou des « cinéastes du réel », filmant en direct sur leurs portables et diffusant leurs images sur Internet. Cela a coûté très cher au pouvoir islamique qui aurait souhaité camoufler la vérité aux Iraniens mais aussi aux yeux du monde entier. Aujourd’hui encore, les téléphones portables et les mini-caméras restent les pires ennemis du pouvoir, dont ils servent à dénoncer la répression sauvage. C’est dans ce contexte que Jafar Panahi et Mohamad Rasoulof ont eu l’idée de faire un film de fiction-documentaire pour témoigner de la situation du pays. Leurs opérateurs filmaient les manifestations et, parallèlement, Panahi tournait la partie fiction de ce film chez lui. Mais il était surveillé par les services de sécurité à cause de son soutien affiché au « mouvement vert » appartenant à l’opposition, et sa maison a été perquisitionnée, lui a été arrêté, et tout son matériel a été confisqué. Panahi et Rasoulof sont devenus les symboles d’un nouveau grand conflit, où le Festival de Cannes a joué un rôle important en invitant Panahi comme membre du jury en 2010, bien qu’il fût en prison et privé de passeport, et en donnant une dimension internationale à la protestation contre son incarcération. Le régime de Téhéran a d’abord cédé en le libérant dans l’attente de son procès, avant de le condamner à six ans de prison, avec une interdiction de travailler pendant vingt ans ! Cette fois-ci, c’est le cinéma mondial qui s’est mobilisé contre cette condamnation et, à ce jour, une pétition a été signée par plus de vingt-cinq mille personnalités.

Situation actuelle : un cinéma sous pression mais vivace
Le durcissement de la vie politique en Iran pèse lourdement sur le cinéma national. L’interdiction de nombreux films qui avaient pourtant reçu l’autorisation de tournage, le refus presque systématique des scénarios de cinéastes qui ne sont pas dans la ligne du régime, l’amputation de scènes dans des films qui avaient déjà obtenu le visa de sortie, la réduction, voire la suppression des subventions aux films d’auteurs, tout cela n’a pas affaibli la production cinématographique dans ce pays assoiffé de 7e art. Avec l’arrivée du nouveau directeur du Festival de FAJR (vitrine annuelle du  cinéma iranien qui se déroule en février à Téhéran) et celle de Jawad Shamghadri (conseiller du président Ahmadinejad pour le cinéma) dans le comité de sélection, le gouvernement a voulu ouvertement instaurer un cinéma « islamiquement correct ». À la veille du festival, un groupe de quarante-cinq cinéastes a protesté contre cette politique dans une lettre ouverte, en notant que « le cinéma culturel et indépendant est de plus en plus soumis à la pression de l’État, que la volonté de celui-ci est carrément de le supprimer ». Des réalisateurs renommés comme Bahram Beyzai, Rakhshan Banietemad et Dariush Mehrjui ont rejoint ce groupe.


Le dernier film de Dariush Mehrjui (Santouri, 2007), toujours bloqué par la censure, traitait de la vie d’un chanteur-musicien qui sombre dans la drogue, ce que certains journalistes ont vu comme une allusion critique envers le plus haut sommet du régime. En cette année 2011, à Cannes, Mohammad Rasoulof dénonce la vie sombre d’une avocate qui veut à tout prix quitter le pays dans Au revoir, tandis que Jafar Panahi, mis hors-jeu par le régime depuis son film Hors jeu, montre comment un cinéaste parvient à faire un nouveau film bien que les autorités le lui aient totalement interdit (Ceci n’est pas un film) coréalisé avec Mojtaba Mirtahmasb. Ces films, comme beaucoup d’autres, n’obtiennent pas le visa de sortie mais peuvent être vus en Iran grâce aux DVD piratés ! Important depuis quelques années, le piratage DVD des films iraniens et étrangers porte préjudice à de nombreux films iraniens sur le marché intérieur.


Le dernier phénomène en date illustre pourtant le succès du cinéma en salles : Ours d’or 2011, Une séparation, d’Asghar Farhadi, remporte un succès public jamais obtenu par un film iranien en France (384 113 entrées en trois semaines) après avoir remporté un non moins grand succès en Iran avec 2 000 000 de spectateurs. Ce résultat démontre la vivacité du cinéma iranien, dans un pays où il y a seulement 295 salles pour plus de 71 millions d’habitants, mais où la production annuelle est tout de même de plus de cent films de fiction et pas loin de deux mille courts métrages !

Mamad Haghighat Critique à la revue Film (Iran) et cinéaste.

Propos recueillis par Jacques Joubert et mis en forme par Martin Goutte et Jacques Joubert.

Professeur d’ethnologie à l’Université de Provence et ancien directeur de l’Institut français de Recherche en Iran, Christian Bromberger s’est longtemps intéressé « à ce qui passionne ordinairement les ethnologues » (pratiques, rites ou structures familiales et sociales) avant de s’ouvrir également vers « ce qui passionne les gens » et plus spécifiquement vers cette passion bien visible qu’est le football. Celui qui, enfant, jouait au poste de gardien de but est devenu spécialiste de cette « bagatelle la plus sérieuse du monde »Christian Bromberger, Football : la bagatelle la plus sérieuse du monde, Paris, Bayard, 1998, 136 p. comme il l’est de la société iranienne. Il est d’autant mieux placé pour éclairer le contexte du film Hors jeu qu’il le cite fréquemment en exemple et qu’il a lui-même participé à la réalisation de films sur le footballAvec Alain Hayot, en tant qu’auteur de Droit au but (réalisateur Philippe Costantini, 1991) et en tant que conseiller scientifique de Passion et rituels de football (réalisateur P. Grand, 1990)., considérant qu’il est des comportements qui peuvent « être saisis par la caméra beaucoup mieux que par le stylo ».

Jacques Joubert : qu’est-ce que l’ethnologie du sport ?
Christian Bromberger : il s’agit de comprendre la diversité des activités physiques et sportives, qui sont variables selon les sociétés et les cultures. Le mot sport réfère en général aux activités compétitives dans le champ corporel, et plus spécifiquement à une catégorie inventée au début du XIXe siècle en Angleterre pour caractériser des activités compétitives régulées. Mais le sport est souvent considéré par les universitaires et les intellectuels comme un objet bas de gamme, et il a fallu que , 392 p.” type=”classic” ] le grand sociologue Norbert Elias associe son nom à son étude pour le légitimer. Il a montré que l’histoire des sociétés se lisait volontiers à travers l’histoire du sport, puisqu’elle montre qu’il y a un recul progressif de la violence légitime entre les individus. Le sport c’est la codification des affrontements, comme il y a eu une codification des affrontements politiques avec la création des parlements.

Il y a donc cette codification d’un côté, et de l’autre une forme d’ouverture ?
Le sport est à la fois une pratique et un spectacle, une pratique codifiée et un spectacle que Norbert Elias a défini comme un « décontrôlement contrôlé des émotions ». C’est un des rares moments où l’on peut, comme on dit, « se lâcher » : par exemple, dans les stades, on peut dire des gros mots, embrasser son voisin, etc. Or la vie sociale contemporaine est marquée par un contrôle de plus en plus fort des conduites des individus.

Concernant l’histoire du football en Iran, la révolution de 1979 a-t-elle marqué une rupture ?
Oui et non. Le football a été introduit par les Anglais à la fin du XIXe siècle, puis s’est développé dans les académies militaires dans les années 1920, et n’est devenu véritablement populaire que dans les années 1970. C’était déjà une pratique masculine, mais il n’y avait pas encore d’interdit sur la participation des femmes au spectacle sportif. L’Iran s’est qualifié pour la Coupe du monde en 1978, puis il y a eu une mise en sommeil à la suite de la révolution islamique et pendant les années de la guerre Iran-Irak. Il n’y a eu un réveil du football national qu’à partir de l’élection du président Khatami en 1997 : qualification pour la Coupe du monde 1998 en France et victoire contre les États-Unis (2-1), puis qualification pour la Coupe du monde 2006 en Allemagne. Depuis Ahmadinejad, élu en 2005, on a une chute du football international en Iran, avec l’échec à la qualification pour le Mondial de 2010 et, dès 2006, avec un conflit avec la Fédération internationale de football (FIFA) sur la question de l’ingérence du gouvernement dans la gestion du football. Donc l’histoire du football en Iran scande l’histoire récente du pays avec des hauts et des bas qui correspondent soit à l’ouverture de la société iranienne vers le monde, soit à un repli et à des formes plus dictatoriales de pouvoir.

Comment comprendre que l’équipe d’Iran ait pu se relever en 1998 ?
L’équipe a toujours continué à exister, même sur un mode mineur, et ce qui l’a relevée c’est d’une part l’engouement populaire pour le football qui ne s’est jamais démenti – en pleine guerre des jeunes pouvaient faire trois cents kilomètres pour voir un match finalement annulé à cause des bombardements – et d’autre part l’existence de joueurs qui évoluaient encore dans des clubs entretenus par les gardiens de la Révolution ou par une officine ministérielle. Il y avait donc un vivier de joueurs, et une pratique populaire avec le football des rues (goal-e kutchik) où les jeunes mettent des petites cages au milieu des avenues pour s’entraîner. De plus, dans ces années noires, les gens connaissaient les résultats du football en Europe, alors même qu’il n’y avait pas encore de joueurs iraniens dans les équipes européennes. Donc il n’y a pas eu une coupure du football, mais une mise en veilleuse.

D’où venait l’information sur le football mondial ?
Aujourd’hui, la télévision nationale diffuse des matchs italiens, anglais et espagnols, et ce sont des moments rituels regardés avec passion. Avant le câble, il y avait des retransmissions car la télévision iranienne achetait des images de sport. L’Iran n’a jamais été un pays complètement coupé de l’extérieur, à la différence du Cambodge de Pol Pot. Les gens pouvaient circuler, même difficilement, et il y avait un peu de presse sportive, avant même le développement exponentiel de cette presse dans les années 1990. En 1991, j’avais compté quatre-vingt-dix titres sportifs en Iran !

Les années de frustration expliquent-elles l’enthousiasme ultérieur, visible dans Hors jeu ?
C’est moins la frustration de matchs de football que celle du débridement des émotions. Quand l’équipe est rentrée victorieuse d’Australie en 1997 et donc qualifiée pour la Coupe du monde 98, tout le monde est sorti dans les rues, on s’est mis à klaxonner, à danser et même à faire danser les mollahs qu’on rencontrait… Bref, quelque chose qui était absolument interdit et inconcevable, en raison de l’attachement des gouvernants à la discipline et de leur crainte des manifestations de rue. Mais les forces de l’ordre ne pouvaient quand même pas tabasser les gens sortis pour fêter une victoire nationale. Les femmes aussi sont sorties, celles des classes moyennes et supérieures, pour aller accueillir les joueurs au stade, alors que cela leur était interdit. Il y avait donc la frustration du football, mais surtout celle de la fête, de l’espace public et d’une vie dans une société qui ne soit pas une société de coups de bâton.

Concernant la relation des femmes au football, comment le pouvoir iranien justifie-t-il leur interdiction dans les stades alors qu’elles peuvent regarder les matchs à la télévision ?
Il y a une codification très stricte du spectacle sportif, c’est-à-dire que les seules pratiques auxquelles les deux sexes soient autorisés à assister sont celles où les corps sont dissimulés : le ski, l’équitation, le taekwondo, l’alpinisme, le canoë-kayak et le sport pour handicapés. Pour les autres pratiques, c’est interdit. Au Parlement, un député a dit : « De même que c’est un péché pour les hommes de regarder des femmes nues, de même il n’est pas bon d’un point de vue islamique pour les femmes de regarder les jambes nues des hommes. » Or elles peuvent évidemment les regarder à la télévision. Derrière cela, il y a surtout le fait que le stade est un lieu de débridement des émotions, et il y a une représentation de la pudeur féminine et de la réserve qu’on doit aux femmes qui est particulièrement forte dans l’Iran islamique. Il est vrai que les supporters, comme partout ailleurs, ne manquent pas de jurer avec des choses comme « le robinet du samovar dans le cul de l’arbitre ! »… Il faut donc protéger les femmes de cet environnement grossier.

Et sur le plan politique ?
Il y a eu toute une série de tentatives par différents hommes politiques qui voulaient amadouer un public plus large pour que les femmes puissent assister aux matchs de football, mais à chaque fois le Conseil des gardiens ou un ayatollah venaient dire : « Non, ce n’est pas possible. » Les féministes iraniennes ont également essayé de brusquer le mouvement en tentant d’envahir les stades sous une forme plus ou moins déguisée, comme dans le film de Panahi, mais il y a toujours eu des réactions hostiles.


À l’orée de chaque élection, tous les candidats donnent leur point de vue sur la question. Avant l’élection d’Ahmadinejad, Rafsandjani qui était l’autre compétiteur important a dit qu’il faudrait permettre aux femmes d’aller dans les stades, et Ahmadinejad a évidemment dit non. Puis, quand il a été élu, ce dernier a suggéré qu’on laisse les familles aller dans les stades pour donner un aspect moins régressif au comportement des spectateurs et aux matchs, mais un ayatollah a tranché : « Il n’en est pas question. »

Qu’en est-il des femmes qui jouent au football ?
Elles doivent porter une tenue spécifique, notamment si elles disputent des rencontres internationales. Il y a d’ailleurs eu une forte polémique en 2010 à l’occasion des Jeux Olympiques de la Jeunesse à Singapour. Les Iraniens ont exigé une tenue particulière, alors que les statuts de la FIFA stipulaient que la tenue des joueurs ou des joueuses ne devait pas comporter de signes d’appartenance politique, religieuse, etc. La FIFA et la fédération iranienne sont finalement arrivées à un compromis, les jeunes filles pouvant participer avec un bandeau qui passait au-dessus des oreilles. Les féministes françaises et autres ont alors écrit un très bel article intitulé : « La FIFA s’est déculottée ! »

Lorsque la footballeuse du film déclare que « le foot c’est vital, encore plus que de bouffer », cela vous paraît-il crédible ?
Cela me paraît crédible en Iran, dans la mesure où, pour des femmes qui supportent mal le statut qui leur est infligé, jouer au foot c’est un peu subvertir les codes, transgresser les frontières, réaliser des rêves d’émancipation. Quand on voit comment s’entraînent les jeunes femmes passionnées de foot en Iran, complètement couvertes par 40 degrés dans des parcs à Téhéran, parce qu’il n’y a pas d’espace qui leur soit réservé, on se demande ce qui relève de la passion pour le foot et ce qui relève d’un pied de nez à l’égard d’un régime et d’un ordre social qui ne leur donnent pas la liberté à laquelle elles aspirent.

L’interdiction des femmes dans les stades est-elle un enjeu politique crucial ?
Ce n’est pas un enjeu crucial, mais cela revient quand même fréquemment, car cela représente une symbolisation du statut des femmes. Il n’y a jamais de débat ouvert sur l’obligation de porter le foulard, car personne ne va s’aventurer sur ce terrain-là : cela fait partie des choses nécessairement admises parmi tous ceux qui peuvent se présenter en tant que candidats, sous peine d’être exclus de la compétition. Le domaine du football est un domaine où l’on peut avoir un avis qui reflète bien d’autres choses, sans que ce soit complètement tabou, donc permettant d’exprimer d’autres revendications. Vouloir laisser les femmes pénétrer dans les stades, cela veut dire que l’on voudrait aussi que leur statut s’améliore. L’amélioration de leur statut par rapport à la loi islamique ne pouvant être évoquée, on va parler de football car c’est un aspect sur lequel le débat est possible, ce qui ne veut pas dire que cela va aboutir.

Le film de Panahi évoque le fait que des femmes sont entrées avec l’équipe de Bahreïn et qu’elles sont tolérées par peur du scandale. Y a-t-il d’autres cas ?
Oui, parce qu’en dépit d’une politique de repli les Iraniens sont très sensibles à ce qui se dit sur le plan international. Donc dès qu’il y a un match international et que les femmes des autres pays veulent y assister (on l’a vu avec l’Irlande, la Corée du Sud ou l’Allemagne), on les laisse faire in extremis. Et les Iraniennes disent : « Pourquoi elles et pourquoi pas nous ? » Je me rappelle les réflexions des femmes après l’interdiction d’entrer dans le stade quand l’Iran s’est qualifié en 1997 : « On n’est pas des fourmis, pourquoi nous empêcher de faire ce que vous autorisez à d’autres ? » Je me rappelle aussi avoir été témoin de cela avec une représentante de la télévision italienne lors d’un match en 1997, où elle a été la seule femme à assister au match. Dans un autre film qui a été fait sur le football en Iran, qui s’appelle Football, Iranian Style, Football, Iranian Style, documentaire de Maziar Bahari (2001). une journaliste iranienne qui est en même temps footballeuse va à chaque fois se casser le nez à la porte du stade et dit : « Comment voulez vous que je fasse mon papier si je n’assiste pas au match ? »

Cette contestation des femmes concernant les stades est-elle restée sauvage ou a-telle pris une forme organisée ?
Elle a pris une forme organisée – mais qui n’a pas abouti à une reconnaissance des femmes égale à celle des hommes par le biais de la fille de l’ayatollah Rafsandjani, Faeze Hachemi, qui est la promotrice du sport féminin en Iran et qui a promu des Jeux islamiques féminins, comme des olympiades des pays musulmans réservées uniquement aux femmes. Elle défend le sport féminin, mais dans le cadre des interdictions et avec des États respectant les mêmes normes sur le plan de la présence des hommes et des femmes dans les stades. En dehors de cela, je lis très souvent des chroniques de femmes iraniennes sur ce sujet, en Iran ou à l’étranger, mais je n’ai pas connaissance de manifestations groupées et d’un mouvement de femmes qui s’organiserait sur l’assistance aux matchs de football. Il y a déjà eu des manifestations féministes à Téhéran, mais qui se sont toujours terminées par des coups de bâton et des arrestations.

Dans les stades, le relâchement et l’exaltation du public sont-ils une vraie menace pour le pouvoir ?
Il y a un affolement du pouvoir dès qu’il y a des foules rassemblées qui peuvent manifester leur mécontentement sous couvert d’anonymat. La première fois où l’on a entendu crier « mort aux mollahs » en Iran, c’est après un match perdu contre Bahreïn. Les autorités redoutent cette jeunesse turbulente qui va au stade et qui peut se transformer en jeunesse émeutière. Ce que souhaitent les autorités, c’est des gens qui restent chez eux, des classes où les élèves sont sages, des usines où les gens ne font pas grève, des journalistes qui sont dociles… c’est une société de la discipline. Tout ce qui touche au football touche à la mondialisation, à l’indiscipline, à quelque chose qui n’est pas national (contrairement à la lutte) mais international, à des valeurs contemporaines où le dernier des paysans peut devenir le premier parce qu’il joue mieux que les autres, à un business international qui n’est pas bien vu en Iran. Bref, il y a un côté complètement repoussoir dans le football pour les autorités islamiques actuellement au pouvoir. Évidemment il y a aussi le souci, puisque cela existe, d’instrumentaliser le football. Ahmadinejad, même s’il préfère la lutte, a revêtu le maillot de l’équipe iranienne et il a même fait un match de futsal avec le président bolivien Morales qui lui avait rendu visite. Et quand l’Iran a battu les Etats-Unis en 1998, Ali Khamenei a dit que c’était très bien de faire mordre la poussière à la puissance arrogante. Il y a donc aussi cette instrumentalisation possible, même si les dirigeants ont une certaine prévention à l’égard du football.

Les déplacements de l’équipe iranienne à l’étranger ont-ils pu inquiéter le pouvoir ?
Quand l’équipe nationale féminine, créée en 2005, a accueilli une équipe allemande qui était en fait composée de femmes turques de Berlin, le match a eu lieu dans le stade arménien de Téhéran, où les femmes peuvent enlever leurs foulards et regarder les matchs. Mais lorsque l’équipe turque a invité les Iraniennes pour un match retour à Berlin, les autorités ont invoqué je ne sais quel faux prétexte pour refuser. Il y a aussi ce qui s’est passé très récemment lors du grand mouvement de protestation à la suite de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. Cela correspondait au moment des qualifications pour la Coupe du monde 2010 et l’équipe d’Iran était en Corée du Sud. Des joueurs ont mis un bandeau vert sur leur maillot pour montrer leur solidarité avec ce mouvement qu’on a appelé le « mouvement vert », et ils ont été exclus de l’équipe d’Iran et définitivement interdits de participer à quelque épreuve que ce soit. C’étaient pourtant des joueurs de très haut niveau comme Hashemian ou Karimi. Il y a toujours la peur que des joueurs ne rentrent pas ou surtout qu’ils se manifestent d’une façon qui ne soit pas conforme aux préceptes de la loi islamique. Ce problème existait notamment avec les femmes des joueurs qui jouaient dans des clubs allemands : « Est-ce qu’elles portent bien le hidjab à Berlin ou Düsseldorf ? » Et il y avait des cris d’orfraie à la moindre entorse.

Les valeurs véhiculées par le football sont-elles compatibles avec celles du pouvoir ?
Les valeurs du football, c’est quand même la vedette, l’individu qui peut se hausser au premier rang grâce à son propre mérite, or dans la société iranienne on est d’abord défini par sa famille, par sa localité. Il y a certes des percées individualistes, mais ce n’est pas encore les Etats-Unis, ni même l’Europe. Et puis il y a tout l’aléatoire et la tricherie, qui sont quand même importants dans le football par rapport à d’autres sports, or, ce qu’on apprécie en Iran, c’est l’esprit chevaleresque (Javânmardî). Dans les jeux traditionnels, comme la lutte, il y a toute une série de précautions et de politesses vis-à-vis de l’adversaire, qu’il faut honorer et ne pas blesser. Le football est un peu différent : il faut gagner et que l’autre morde la poussière. Il y a des sports traditionnels en Iran qui se pratiquent dans ce qu’on appelle des « maisons de force » (zurkhâne), où des gens d’un même quartier se réunissent et se livrent à des exercices athlétiques. Les forts, les faibles, les jeunes, les vieux, tous se trouvent mêlés et on respecte chacun. Il y a une compétition, mais il y a en même temps un respect de l’adversaire qui n’existe pas forcément dans la pratique des sports occidentaux.

Le football constitue-t-il un miroir fidèle de la société iranienne ?
Dans les gradins, on a l’exemple parfait d’une césure entre les espaces masculin et féminin, comme Panahi le montre, et cela reste une dimension forte de la société iranienne. On a aussi, à travers l’équipe nationale, un rappel de l’importance du sentiment national en Iran, ce qui est très frappant par rapport à l’Italie, par exemple. Même s’il y a dans l’équipe iranienne une majorité de joueurs issus d’une équipe locale que vous détestez, vous serez toujours derrière l’équipe nationale. Il y a aussi le reflet de ce binarisme conflictuel qui existe toujours en Iran, comme entre les équipes des Bleus et des Rouges de Téhéran. C’est quelque chose qui traverse l’histoire de l’Iran, ces groupes opposés ; avant, c’étaient des confréries qui s’opposaient les unes aux autres, sans trop savoir d’ailleurs quel était le fondement de l’opposition, un peu comme les guelfes et les gibelins dans l’Italie médiévale. Dans le stade, il y a donc d’une part la frontière infranchissable entre les Rouges et les Bleus, et d’autre part la coupure entre les tribunes des « huiles » et les gradins où l’on s’assoit sur des bancs de pierre.


Que pensez-vous du film
Hors jeu ?
J’ai beaucoup aimé ce film, que je montre d’ailleurs à mes étudiants dans mes cours sur l’Iran, parce que je crois qu’il illustre très bien différents aspects de l’évolution actuelle de l’Iran : à la fois le problème masculin/féminin, et en même temps les aspirations de la jeunesse, la mondialisation. Ce qui m’a frappé en Iran, c’est l’intérêt pour le football des femmes des classes moyennes, ici des jeunes filles, ce qui n’est pas tellement le cas en Europe. Or qu’est-ce que cela veut dire ? Il s’agit évidemment de « mettre le doigt dans le pot de confiture » : c’est interdit donc on veut regarder et transgresser les frontières. Cela m’a beaucoup frappé cet intérêt des femmes qui pouvaient aussi vous parler des équipes d’Europe et des mérites respectifs de Liverpool et de Chelsea. En même temps, c’est l’ailleurs, c’est le monde, et c’est des choses qui sont en grande partie interdites.

C’est aussi l’ouverture vers l’émancipation ?
Oui, bien sûr.

Pour finir, pensez-vous que le film traduise un enjeu générationnel sur cette question du football et de l’accès au stade ?
Oui, c’est un problème de génération, je crois que c’est senti de manière encore plus vive par les femmes jeunes ou adolescentes. Ce mouvement d’émancipation est encore plus fort chez les filles. Le problème est de savoir si cela ne va pas tourner comme cela tourne ailleurs parfois, c’est-à-dire qu’une fois que ces jeunes filles seront mères, elles imposeront peut-être à leurs filles ce qu’elles-mêmes n’ont pas supporté. C’est une question que l’on peut se poser.

Entretien réalisé le 1er juin 2011, à Aix-en-Provence.

Remerciements à Christian Bromberger.

« Football et cinéma : un sport hors-jeu ? »

Sur le terrain fictionnel : du (hors-)jeu au prétexte
De Gentleman Jim (Walsh, 1942) à Million Dollar Baby (Eastwood, 2004) en passant par Rocky (Avildsen, 1976) et Raging Bull (Scorsese, 1980), le noble art a ses grands classiques cinématographiques : le football, non. La raison n’en est pas seulement culturelle (le pays d’Hollywood ne goûtant guère le soccer), mais aussi scénaristique et cinégénique. Le football est à la fois un sport d’équipe, donc moins propice à l’épopée individuelle, et un spectacle dont la dramaturgie est relativement lente et souvent avare en « actions » notables.


Parmi les nombreux films ayant tout de même trait au football, certains tentent de relever le défi en contrant ces handicaps : soit en jouant jusqu’à l’absurde la carte du spectaculaire, comme dans l’hybridation entre sport et arts martiaux de Shaolin Soccer (Chow, 2001) ; soit en accentuant la dimension symbolique de l’effort collectif, comme dans l’improbable match entre prisonniers de guerre et gardiens nazis de À nous la victoire (Huston, 1981) ; soit, enfin, en tentant d’appliquer scrupuleusement les recettes traditionnelles de la success story, comme dans la récente trilogie des Goal !Goal I Naissance d’un prodige (Cannon, 2005) ; Goal II : la consécration (Collet-Serra, 2006) ; Goal III : taking on the world (Morahan, 2008). où l’estampille de la FIFA sert de caution au positionnement des marques de vêtements…
À ce prétexte publicitaire, on préférera une convocation cinématographique du football qui, prenant acte de sa non-cinégénie, en éclaire l’intérêt en tant que phénomène social. Par son maintien du match dans le hors champ, Hors jeu est exemplaire de cette approche centrée sur les arcanes et l’environnement du spectacle sportif. En France, par exemple, la caricature des magouilles d’avant-match et des violences d’après-match, brièvement esquissée dans Le Petit Monde de Don Camillo (Duvivier, 1951), fut développée dans Coup de tête (Annaud, 1978) et À mort l’arbitre (Mocky, 1983). À cette veine satirique, le cinéma britannique contemporain répond par une veine plus sociale et plus proche de Hors jeu.


Qu’ils soient apprentis joueurs comme la jeune héroïne de Joue-la comme Beckham (Chadha, 2002) ou simples supporters comme le postier dépressif de Looking for Eric (Loach, 2008), les personnages vouent au football une passion qui sert de prisme à un état des conflits générationnels, culturels et sociaux qui traversent la société.

Sur le terrain documentaire : du contexte au jeu
Dans le champ documentaire, les films commémorant les exploits des grandes équipes ou des stars du ballon rond (sur l’air de « Qui c’est les plus forts ? ») côtoient des films orientés vers l’investigation du « réel », où le monde du football s’impose comme un contexte à explorer et à analyser.


La place des femmes, par exemple, est évoquée dans des pays où, comme en Iran, l’affirmation d’un droit à jouer au football a valeur de revendication féministe, que ce soit à Zanzibar (Zanzibar Soccer Queens, Ayisi, 2007) ou en Algérie (Les Crampons de la liberté, Taveau, 1998). Ce dernier film fut d’ailleurs diffusé lors d’une soirée Thema d’Arte intitulée « Le Foot, un sport de gonzesses ? », où figurait également le rôle crucial mais masqué des femmes dans la vie d’un club amateur français (Elles sont vraiment phénoménales, Doumic, 1998). L’univers des supporters constitue en outre un objet privilégié du documentaire, un objet qui vaut pour lui-même et en lien étroit avec ses spécificités locales. Droit au but (Costantini, 1990)Réalisé par Philippe Costantini, le film est écrit par Christian Bromberger et Alain Hayot. Cf. « Entretien avec Christian Bromberger ». représente ainsi « la passion du football selon Marseille » (son sous-titre) non pas seulement vue des tribunes, mais en observant ces dernières. Sur l’autre rive de la Méditerranée, L’Écho des stades (Ensaad, 1998) renvoie les chants des supporters de l’USM-Alger qui expriment la détresse politique et sociale d’une jeunesse rêvant de liberté, de travail et de départ.
Phénomène mondial censé rassembler les peuples, le football peut réunir un peuple autour de son équipe en dépit de la diaspora, comme l’illustre Téhéran, 10 secondes plus tard (Rahimi, 2000) à propos des supporters iraniens galvanisés par la participation de leur équipe au Mondial 1984.Sur les enjeux économiques liés à cette participation, voir L’Iran, du foot et des affaires (Golmakani, 1998) et Iran : le foot, un enjeu pour tous (Golmakani, 1999)


Cette réunion par la passion du football (et par le montage cinématographique) est également au coeur de La Parenthèse universelle (Gerberon et Nardino, 2010) qui, le temps d’une retransmission de finale de Coupe du monde, rapproche des spectateurs aux quatre coins du globe. Comme Hors jeu, le film suit la temporalité du match mais n’en respecte pas l’intégrité (il dure 70 minutes), ce que tente au contraire de faire Zidane, un portrait du XXIe siècle (Gordon et Parreno, 2006) à partir d’un match de Liga espagnole. Également filmé avec de multiples opérateurs, ce film l’est en revanche uniquement à l’intérieur du stade et en se focalisant exclusivement sur les faits et gestes de « Zizou ». Le résultat, expérimental, substitue un spectacle à un autre en s’appropriant la temporalité particulière du jeu, mais en évacuant sa dimension collective. Cette dernière est en revanche subtilement analysée dans Football, l’intelligence collective (Ribot, 2006), où l’on apprend que le jeu des « Merlus » du FC Lorient n’est pas sans lien avec le déplacement des bancs de poisson… Le jeu collectif relève en effet d’un système complexe où le tout représente plus que la somme des composants : c’est aussi la définition du montage au cinéma.

Martin Goutte