Rhone Alpes

Hors Jeu

Jafar Panahi - 2006 - Iran -


« Il y a toujours un moyen » : les femmes et les interdits

Cette phrase fut prononcée par la fille de Jafar Panahi, en 2002, lorsqu’elle parvint à rejoindre son père dans le stade Azadi de Téhéran, une dizaine de minutes après qu’elle eut été refoulée à l’entrée en raison de l’interdiction faite aux femmes d’assister aux matchs de football. La sentence produisit chez le réalisateur un déclic qui initia le projet de Hors jeu. Panahi se souvenait en effet qu’en novembre 1997, quand l’équipe d’Iran revint d’Australie où un match nul (2-2) venait de qualifier le pays pour la Coupe du monde 1998, des milliers de femmes avaient réussi à entrer dans le stade pour célébrer les héros du jour. Huit ans plus tard, à l’approche d’une nouvelle qualification possible pour la Coupe du monde 2006, Panahi décide donc de consacrer un film à ces moyens mis en oeuvre par les femmes pour contourner la loi et participer à l’événement national. Aux yeux du cinéaste comme aux yeux des Iraniennes qui se battent sur ce terrainCf. Delphine Minoui, « La rébellion par le ballon rond », Le Figaro, 6 décembre 2006., ce thème de l’accès au stade est lui aussi un« moyen », « un prétexte pour parler de toutes les limites imposées aux femmes »Stéphane Goudet (propos recueillis par), « Entretien avec Jafar Panahi », Positif, décembre 2006. et donc pour témoigner de l’état social et politique du pays : « Si nous nous intéressons à une interdiction en particulier, note-t-il, cela nous pousse à en considérer beaucoup d’autres. »Jafar Panahi, dossier de presse. Les violences physiques, psychiques et symboliques subies par les femmes étaient déjà exposées dans Le Cercle (1999), tandis que Sang et or (2002) usait du fait divers pour dévoiler crûment les inégalités et les humiliations minant la société iranienne. L’un et l’autre films, déjà produits par Panahi, avaient été interdits de projection. C’est donc fort d’une solide réputation de cinéaste subversif que le producteur, réalisateur et scénariste de Hors jeu doit trouver les chemins de traverse qui lui permettront de contourner les restrictions et les interdictions propres au cinéma.

« Il y a toujours un moyen » (2) : le cinéaste et la censure
Il y a toujours un moyen pour que le film ne soit pas tué dans l’oeuf dès la présentation du scénario au Ministère de la culture et de l’orientation islamique, et Panahi, par précaution, recourt à trois d’entre eux : présentation d’un faux scénario qui mentionne le thème du football mais non celui des femmes ; désignation d’un réalisateur fictif parmi les membres de l’équipe ; choix de la vidéo numérique au détriment du 35 mm qui est davantage surveillé. Le subterfuge fonctionne et le tournage peut commencer le jour dit, celui du match, où les acteurs non professionnelsCf. « Personnages et acteurs », par Martin Goutte. et l’équipe de tournage se fondent dans la masse des supporters et des journalistes présents pour suivre l’événement. Cette discrétion est facilitée par le filmage en numérique et par la constitution d’une équipe réduite mais expérimentée : un chef opérateur (Mahmood Kalari, qui a travaillé sur Le vent nous emportera, de Kiarostami), un ingénieur du son et un chef décorateur (Iraj Raminfar, déjà employé pour Le Cercle). Cela permet au tournage de se poursuivre presque sans encombre… Lorsqu’un article de presse en annonce (donc en dénonce) le déroulement, le film est déjà suffisamment avancé et peut finalement être terminé, notamment en réalisant à l’extérieur de Téhéran les scènes de bus ultérieures au départ du stade.


Sous pression, le cinéaste n’attend pas pour mettre ce matériau à l’abri : « Personne n’a pu confisquer le film parce que j’ai tout emporté en France et le travail de son, la conversion et le reste ont été faits là-bas. » Jafar Panahi, interview en bonus du DVD (MK2). C’est peu dire que Panahi (em)porte son film, tant il continue à cumuler les postes du générique. Déjà producteur et scénariste, le réalisateur assume également le rôle de monteur, comme il le fait pour nombre d’autres films, qu’ils soient ou non les siens. Sans doute est-ce depuis ce quadruple point de vue que l’auteur appréhende l’accueil nettement contrasté qui est réservé à Hors jeuÁ l’international, le film déçoit certains à l’aune des deux précédents, mais il n’en est pas moins salué par une bonne partie de la critique En France, les critiques mitigées (Télérama), voire franchement négatives (Cahiers du cinéma), côtoient une réception plus positive (Le Monde, Libération), voire enthousiaste (Positif). Cf. « Documents ». et surtout gratifié d’un prestigieux Grand prix du jury au Festival de Berlin. En Iran, où Panahi n’est pas encore interdit de sortie du territoire, le film l’est de sortie en salles, sans surprise, mais non sans aucun moyen d’y remédier pour ceux qui veulent à leur tour contourner l’interdit en se procurant quelque DVD pirate. Le cinéaste peut ainsi constater :« C’est un film qui n’a pas été montré et que tout le monde a vu. »Cité dans : Ange-Dominique Bouzet, « Elles sont foot », Libération, 6 décembre 2006.

Martin Goutte