Rhone Alpes

Regarde les hommes tomber

Jacques Audiard - 1994 - France -

Simon, Marx, Johnny… et les autres

Dans Regarde les hommes tomber, l’intrigue policière reste à la marge et met au premier plan les personnages et leurs relations. L’intérêt de Jacques Audiard pour ce genre est d’abord fondé sur sa peinture d’un univers masculin et de ses enjeux : « Le polar ou le western dépeignent ce qui m’émeut, l’initiation, le vieillissement, la rédemption. »François Cohendy, « Rencontre : Audiard, prénom Jacques », Le Progrès, 31 août 1994. Il est question de parcours de vie et de rapports entre deux générations.

Le thème du vieillissement est inscrit dans le choix des personnages comme dans celui des acteurs. Simon Hirsch est un représentant de commerce qui arrive au terme de son sinueux parcours professionnel comme de sa vie de famille : les liens avec sa femme et sa fille se sont distendus, il est d’abord un homme seul qui s’isole dans son garage, comme absent de lui-même, vide de désir. Au début du film, il constate un soir que ses ongles sont jaunes « comme les griffes d’un vieux chien »  :


« Il n’avait jamais pensé qu’il vieillirait, maintenant c’était là devant lui »
, commente la voix off de l’actrice Bulle Ogier, qui joue le rôle de son épouse [séq. 1]. À cette heure triste du bilan, la rencontre avec Mickey vient le raccrocher à la vie : « Toi aussi, tu t’es senti vieux, il t’a fallu autre chose, ça a été Mickey », lui dit simplement son épouse adultère dans son rêve [séq. 14]. Marx appartient à la même génération que Simon, c’est un marginal, un vieux routard éclopé qui mène ses « affaires » en jouant au poker et qui s’alloue les services de prostituées. Sa rencontre avec le jeune Frédéric vient aussi donner un nouveau tour à sa vie en bousculant sa routine solitaire : « J’ai pas l’habitude de traîner quelqu’un derrière moi, et j’ai pas envie. » Ce besoin de sang neuf fera de Simon et Marx des rivaux, mais ils partagent d’ores et déjà un même syndrôme du vieillissement : ils parlent seuls, ils « ânonnent » tout haut parce que leurs interlocuteurs sont « absents ». Simon répète « dans le vide » son monologue de représentant de commerce, il parle à Mickey dans le coma, lui lit le journal, et il est le seul qu’on entend dans les conversations téléphoniques avec son patron. Mais Marx aussi parle seul, certain que Johnny ne comprend pas grand-chose à ce qu’il lui raconte.
Avec ces deux rôles plus âgés, Audiard veut aller à contre-courant et montrer sans fard deux acteurs majeurs de leur génération : « Aujourd’hui, on est dans un cinéma extrêmement jeune (…). Moi, j’avais envie de parler des cartes Vermeil (…) ce que je voulais de Jean Yanne et de Trintignant, deux acteurs qui sont à l’opposé l’un de l’autre, c’est qu’ils laissent tomber le masque, qu’ils montrent cette angoisse sur le droit à vieillir. »Marie Colmant, « Écoute les hommes parler », Libération, 14-15 mai 1994. Dans ce film, il est aussi question de ce temps du déclin pour les acteurs : Jean Yanne arbore sa barbe blanche, un visage ridé et atone, un corps à la fois massif et las ; Jean-Louis Trintignant, qui subit les suites d’une mauvaise fracture à la jambe, donne au personnage de Marx son boitement caractéristique. Les deux acteurs sont chargés d’un poids de vie et de cinéma. Trintignant déclare à propos de son travail sur ce film : « J’ai l’impression d’avoir davantage à dire que quand j’étais jeune. Comme si on acquérait à son insu une dimension métaphysique. L’idée, la présence de la mort m’intéressent au théâtre et dans la littérature, et je pense mieux la faire sentir maintenant. »Marie-Noëlle Tranchant, « Jean-Louis Trintignant, le misanthrope émerveillé », Le Figaro, 30 août 1994. Reconnu pour sa subtilité et sa complexité, l’acteur a tourné avec de nombreux cinéastes (Risi, Costa-Gavras, Rohmer…). Jacques Audiard souhaitait depuis longtemps travailler avec lui. Il admire en particulier sa voix chaude et son éléganceCf. Laurent Vachaud, « Entretien avec Jacques Audiard – Du côté du cinéma », Positif, n° 403, septembre 1994. et les exploite en attribuant beaucoup de texte et une forme de dignité au personnage de Marx.


L’image de Jean Yanne est au contraire associée à une certaine rudesse et à un côté farouche. L’acteur a notamment tourné avec Chabrol et Pialat et il a excellé dans les rôles de râleur. Audiard, qui avait d’abord distribué les deux rôles à l’inverse (Trintignant devait incarner Simon), a sans doute jugé à raison que le caractère indépendant et bourru de Yanne convenait mieux au rôle de Simon.

 seul, à deux, trois ou quatre…

Le film repose non pas sur un trio (Simon-Marx-Johnny), mais sur deux tandems, Simon- Mickey et Marx-Johnny, qui en constituent au final un troisième : Simon/Johnny. La structure du récit, avec ses deux lignes parallèlesCf. « Trajectoires obscures », par Benjamin Labé, rubrique Analyse du récit, fonde un jeu de reconfigurations entre les quatre personnages. À l’origine de cette reconfiguration, il y a la chute d’un premier homme, Mickey (Yvon Back). Si Marx et Simon partagent la problématique essentielle du vieillissement, Mickey et Johnny ont en commun une jeunesse qui s’ancre dans une ressemblance à la fois physique et morale, que Jacques Audiard orchestre subtilement. Au début du film, deux raccords relient les jeunes hommes [entre les séq. 6/7 et 10/11],


et l’angle choisi dans les gros plans de Mickey [séq. 9 et 13]


favorise la ressemblance entre leurs visages angéliques. Mais, à l’instar de l’innocent Johnny qui cache un tueur en devenir, l’apparence de pureté de Mickey, soulignée par sa photo en communiant et par le caractère christique de son corps endormi, se révèle trompeuse, masquant une fascination mortifère que l’on découvre avec Simon [séq. 5]. Leurs figures d’ange contrastent avec une face plus sombre.
Le coma de Mickey renvoie donc Simon à sa solitude, dans l’attente d’un réveil qui n’est pas sans évoquer le conte. Dès lors, le représentant de commerce se mue en enquêteur, en détective privé motivé par une vengeance personnelleCf. « D’un genre aux autres », par Nedjma Moussaoui, rubrique Éclairages et perspectives.
Il apprend à observer [séq. 11] et exige d’être appelé « Monsieur le vengeur masqué » par un homme qu’il torture en vue d’obtenir des informations sur les assassins de son ami [séq. 17]. Très vite, cependant, la quête de Simon vise non plus seulement à retrouver les deux autres mais à savoir comment la vie à deux se passe entre hommes. Si le thème de l’homosexualité est présent, le personnage échappe aussi au réalisme policier pour emprunter à la figure vampirique expressionnisteCf. l’atelier « Analyse d’un photogramme », par Nedjma Moussaoui, car, à défaut d’avoir une vie propre, il faut finalement que Simon trouve de nouveau celle d’un autre afin d’alimenter la sienne : « Dans la vie de Simon, Mickey est d’abord un homme auprès de qui il pouvait s’allonger et se laisser tomber. Et il ne s’agit pas tant de le venger que de le remplacer. Dans cette valise/corbillard, un vide reste à remplir et Simon/Dracula cherche sa Mina Harker. Celle-ci a l’aspect d’un jeune homme à l’allure empruntée, Johnny, propriété de Marx. »Samuel Blumenfeld, « Le pays où l’on regarde les hommes tomber », Libération, 31 août 1994. Le personnage comprend une dimension fantastique qui était plus marquée dans le scénarioCf. propos de Jacques Audiard dans la version commentée du film, bonus de la première édition DVD., où la solitude de Simon s’accompagnait d’une vie onirique intense (avec plusieurs rêves) et d’un côté démiurge. Il en reste des traces : « le rêve de Simon Hirsch », la capacité de déplacement du personnage, ou son Verbe démoniaque lorsqu’il intime à Marx l’ordre de mourir avec un claquement de doigts – « Va falloir que tu y ailles, t’as plus rien à foutre ici, rideau ! ».


Noël Herpe note à juste titre que « c’est la meilleure idée de Jacques Audiard que d’avoir prêté au mal l’apparence benoîte et ordinaire d’un quidam bedonnant (…) et de l’avoir fait incarner par Jean Yanne avec cette terrifiante absence de couleur, de relief, de vie ».Noël Herpe, « Regarde les hommes tomber – Le verbe en quête de chair », Positif, n° 403, septembre 1994.
En regard de la quête « noire » et solitaire de Simon, il y a le tandem formé par Marx et Johnny. Ce dernier tend aussi à s’écarter du réalisme policier mais pour se teinter d’une tonalité tragi-comique, voire absurde. Audiard signale d’ailleurs que, déjà, leurs noms, « Marx et Johnny, sont des noms de personnages ! »« Entretien avec Jacques Audiard », document de promotion éditée par l’Association française des cinémas d’art et essai. et, parmi ses sources d’inspiration pour ce duo, il cite l’univers de Beckett dans En attendant Godot (1952), avec une même oscillation entre amour et cruauté, folie et luciditéCf. propos de Jacques Audiard dans la version commentée du film, bonus de la première édition DVD.. La pièce repose, elle aussi, sur deux tandems, Vladimir-Estragon et Pozzo-Lucky, et le cinéaste signale la parenté de Johnny avec le personnage de Lucky, sorte de sous-homme tenu en laisse, commandé de manière autoritaire par Pozzo et finalement maltraité par les trois autres. Mais Marx et Johnny doivent aussi à la tradition du tandem au cinémaCf.« Les tandems du cinéma français », par Nedjma Moussaoui, rubrique Extérieur film, en particulier à celle du film policier – Marx crie à un débiteur de Donata : « Mon copain, c’est pas comme moi. Moi je suis le gentil des deux. Lui, tu vas voir ! » L’alliance des deux repose en effet sur un antagonisme premier. Le vieil expérimenté et rusé qu’est Marx trouve un jeune benêt naïf prêt à tout pour le suivre, y compris à tuer. Leur relation se base à la fois sur l’apprentissage et l’exploitation, elle recouvre une quête réciproque du fils et du père et une homosexualité latente. Elle tient du mentor avec sa créature, qui peut être convoitée. Le personnage de Frédéric/Johnny est en effet voué à être un enjeu de possession entre adultes mûrs. Malgré son changement de prénom, il conserve sa débilité légère, son caractère puéril et dépendant, son besoin vital d’être protégé [séq. 10] : Kassovitz évoque « un petit animal » qui « n’avait pas beaucoup de texte »In Thierry Arditti, « Mathieu Kassovitz », Le Monde, 17 mai 1994., car, à l’inverse des deux autres, il parle peu. Il possède « une écriture enfantine » [séq. 27] et, tel un enfant, il ignore les relations sexuelles [séq. 12] et profite des sous qu’on lui donne pour s’acheter le jouet qui lui fait plaisir, un jeu de fléchettes [séq. 6]. Il éprouve aussi une réelle difficulté à dissocier fiction et réalité : maniant le revolver comme un jouet, il s’exclame : « C’est comme les fléchettes, faut pas trembler ! » [séq. 22]. Dans la dernière partie, le personnage semble évoluer vers une forme d’affirmation : il porte le costume et ose aller dîner avec Simon sans le dire à Marx [séq. 29], mais cette velléité d’adulte est contredite par ses hésitations et la façon dont Simon l’emmène avec lui hors de l’appartement, pour qu’il ne regarde pas le cadavre.


Un deuxième homme est tombé et un nouveau tandem est né.
Ce personnage clef de Johnny, au centre des tensions dramatiques, exigeait un acteur crédible, et Jacques Audiard a multiplié les essais avant de penser à Mathieu Kassovitz : « Je l’avais vu dans son film Métisse et il m’avait tout de suite paru intéressant. […]. Kassovitz a vingt-cinq ans, mais il possède cette drôle d’alliance entre le juvénile crétin et la malice. Il fait aussi passer beaucoup de choses par son physique. Être réalisateur l’aide certainement : il sait ce qu’est un axe, une position de caméra. Il a des idées pour remplir le cadre. »In Laurent Vachaud, « Entretien avec Jacques Audiard – Du côté du cinéma », Positif, n° 403, septembre 1994. Sur le tournage, l’acteur fait effectivement preuve d’une véritable inventivité gestuellecf. l’atelier « “C’est de la comédie !” : Marx et Johnny, un duo comique », par Nedjma Moussaoui
dans des scènes comme la rencontre avec Marx [séq. 4] ou la séance d’entraînement [séq. 20]. Pour son premier film, Audiard se retrouve face au défi de diriger trois acteurs-réalisateurs très différents – Jean Yanne, Jean-Louis Trintignant et Mathieu Kassovitz – dont il comprend vite qu’« il ne faut pas leur parler de la même manière ».Ibid.
Quant aux autres personnages, ils sont véritablement secondaires, qu’il s’agisse des rôles masculins (l’indicateur ; Merlin, l’homme torturé ; le jeune prostitué) qui soutiennent la description d’un univers masculin, ou des rôles féminins (Françoise, la femme de Simon ; Sandrine, sa fille ; la vieille femme aveugle) qui disent en creux le leurre de la posture virile.

[Cf. « Les hommes : une quête maternelle », par Philippe Roger, rubrique Éclairages et perspectives]

 Nedjma Moussaoui