Rhone Alpes

Regarde les hommes tomber

Jacques Audiard - 1994 - France -


Les tandems du cinéma français

Le principe qui consiste à faire reposer l’intrigue sur deux personnages principaux antagonistes est à la fois ancien et fréquent au cinéma. Il est à l’origine de nombreux succès populaires, à l’instar du film Intouchables (2011) d’Éric Tolédano et Olivier Nakache, et il traverse différentes cinématographies et différents genres avec une récurrence particulière dans les comédies et les films criminels. Les Américains, qui emploient un répertoire de dénominations génériques plus vaste qu’en France, en ont d’ailleurs fait un genre en soi, le buddy movie (littéralement, « film de copains »), dans lequel se reconnaît Jacques Audiard : « Marx et Johnny sont des personnages qui ont à voir avec une histoire du cinéma, les fameux buddy movies, on pourrait citer une quantité de films. »Propos de Jacques Audiard dans la version commentée du film, bonus de la première édition en DVD.
Dans les années 1950, la veine des films policiers offre une série de rôles à Jean Gabin (Razzia sur la chnouf, Maigret tend un piège, etc.), mais le plus marquant reste celui de Max dans Touchez pas au grisbi (Jacques Becker, 1954)


pour le tandem qu’il forme avec Riton, incarné par René Dary. Pour Jacques Audiard, « la scène où Gabin, avec son allure de patriarche, passe la main dans les cheveux de René Dary en lui lançant mon p’tit hérisson fait partie d’une culture cinéphile française à laquelle on ne peut échapper ». In Bruno Thévenon, « Entre grands hommes », Lyon Figaro, 31 août 1994. Le tandem constitue de fait une référence dans l’expression de l’amitié virile. Entre ces deux truands inséparables depuis vingt ans, les rôles sont clairement répartis : Max est la figure forte et protectrice, et, s’il est parfois las de pallier les faiblesses de Riton, il ne peut se résoudre à le laisser tomber. Il déclare « Il m’emmerde, ce Riton, faut toujours qu’il fasse des conneries (…) J’aurais jamais dû me mettre avec un imbécile pareil. J’aurais dû travailler seul », avant de se reprendre : « Pauv’ Riton, va, je suis un beau fumier. » Une réaction qui rappelle celle de Marx quand il revient au chevet de Johnny qui a tenté de se suicider après son départ. Un autre polar de cette période, Classe tous risques (Claude Sautet, 1960),


propose une déclinaison de cette amitié entre cambrioleurs, avec deux personnages de générations différentes : Abel (Lino Ventura), affecté par la mort de son associé de toujours, refuse d’abord la proposition du jeune Éric (Jean-Paul Belmondo) de travailler avec lui (« Le dernier, c’était Raymond »), avant de s’allier bon gré mal gré à ce dernier.
Le cinéma français recourt également au principe du tandem dans les comédies, en instituant de véritables duos d’acteurs. Dans les années 1960, Gérard Oury réunit Bourvil et de Funès, acteurs comiques les plus populaires de leur génération, dans Le Corniaud (1965) puis dans La Grande Vadrouille (1966). Le tandem oppose à chaque fois le personnage du brave type serviable, modeste et candide incarné par Bourvil et le personnage de condition sociale supérieure, arrogant et colérique, joué par de Funès. On retrouve un phénomène similaire dans les années 1980, avec le duo de Gérard Depardieu et Pierre Richard dans les films de Francis Veber : La Chèvre (1981), Les Compères (1983) et Les Fugitifs (1986). On peut parler de trilogie car il s’agit des mêmes acteurs, du même type de personnages (avec un même nom dans les deux derniers films, Jean Lucas et François Pignon) et d’un tandem involontaire qui contraint les protagonistes à faire un bout de route ensemble. Depardieu évolue dans le rôle d’un professionnel confirmé (détective, cambrioleur, journaliste), un homme costaud et réaliste, qui doit composer avec l’amateur maladroit, fragile et fantaisiste qu’est Pierre Richard.
Patrice Leconte recourt, lui, à des duos ponctuels. Dans Les Spécialistes (1985), Bernard Giraudeau et Gérard Lanvin forment aussi un tandem involontaire qui finit par s’apprivoiser et se lier d’amitié. Dans le bien-nommé Tandem (1987),


Jean Rochefort et Gérard Jugnot sont deux collègues journalistes de radio qui sillonnent la France ensemble : l’antagonisme est cette fois générationnel et hiérarchique. Après des années 1980 fastes, le tandem comique se retrouve sous une tonalité plus sombre dans Les Apprentis (Pierre Salvadori, 1995), où Antoine (François Cluzet), écrivain raté et dépressif, doit cohabiter avec Frédéric (Guillaume Depardieu), grand benêt qui se laisse vivre mais qui lui vient en aide. Comme Audiard, Salvadori crée un couple de losers dans la lignée aussi des tandems tragi-comiques de la comédie italienne ou du cinéma américain des années 1970. Dans Macadam cow-boy (John Schlesinger, 1969), Jon Voight incarne Joe Buck, un grand cowboy texan, beau et naïf, qui se fait d’abord arnaquer puis héberger dans un squat par Rizzo (Dustin Hoffman), petit magouilleur minable, boiteux et souffrant. Malgré une vie quotidienne misérable, tous deux s’accrochent à leurs rêves : Joe prendra soin de Rizzo très malade et l’accompagnera pour réaliser son souhait d’aller en Floride. Au début de L’Épouvantail (Scarecrow, 1973), road-movie de Jerry Schatzberg,


Max Milan (Gene Hackman) et Francis Lionel Delbuchi (Al Pacino) se rencontrent au bord d’une route en faisant de l’auto-stop, et s’associent en vue de monter une station-service. À l’instar de Frédéric dans le film d’Audiard, Francis se fait rebaptiser par Max qui n’aime pas son prénom (« Dorénavant, tu es Lion »). Il est drôle, sensible et si indifférent aux relations sexuelles qu’il en gêne Max qui, sorti de prison, fréquente les prostituées et se montre bagarreur et renfrogné. Lors d’un séjour en prison, Max rejette Lion, avant finalement de le secourir et de régler son compte à celui qui l’a tabassé, et à la fin du film, quand Lion devient catatonique, Max déclare simplement : « Je vais m’occuper de lui. »
Comme dans la comédie italienne ou dans les films policiers, la dimension tragique ressort dans une fin qui signifie à la fois la mort, concrète ou symbolique, de l’un des deux hommes et la force de leur relation.
Les films de tandems constituent un ensemble riche et varié qui explore la nature et le mode des relations entre deux hommes.

Nedjma Moussaoui