Rhone Alpes

Regarde les hommes tomber

Jacques Audiard - 1994 - France -

Histoire et équipe du film

De sa lecture du roman de Teri White (Triangle, 1989 pour la traduction française), Jacques Audiard retiendra « des passions au sens animal du terme et une théâtralisation des situations. »In Laurent Vachaud, « Du côté du cinéma – Entretien avec Jacques Audiard », Positif, n° 403, septembre 1994. Au sein de la société de production Bloody Mary, avec Didier Haudepin et Alain Le Henry, le cinéaste écrit une adaptation, mais passe vite à la réalisation. Le premier vrai travail d’adaptation se fixa sur le travail sur le temps : « replier au forceps deux temps différents, un passé et un présent, mais surtout deux durées différentes. » Ibid. Le choix de la voix off n’est pas moins important et délicat. Ce travail, souvent long et exigeant chez Audiard, s’opère plus efficacement avec Alain Le Henry, qui guide et accompagne l’écriture du scénario du début à la fin. Ils avaient déjà travaillé ensemble sur le scénario de Poussière d’ange (1987) d’Édouard Niermans. Ils se retrouveront sur celui d’Un héros très discret (Audiard, 1996).

Beaucoup de scènes sont tournées en Rhône-Alpes. En décembre 1993, l’équipe se déplace à Lyon et ses environs (Lissieu, Brignais, Vernaison, Genay, Pierre-Bénite, Charbonnières, La Tour-de-Salvagny), ainsi qu’à Vienne. Le tournage est compliqué par la structure même du récit. Audiard précisera cette difficulté à se représenter mentalement, au fil du tournage, la durée de son histoire et le rythme des scènes qui la composent : « Là, en plus, comme il s’agissait de deux histoires parallèles, dans des temps différents, racontés différemment, avec des acteurs très différents les uns des autres, certains jours j’avais l’impression de tourner une moitié de moitié de moitié de film. »Ibid. Le tournage se complique également d’« une ambiance de cour de récréation où chacun essaie de faire preuve de sa virilité. »Ibid. Alors qu’il dirige un collectif important, Audiard se trouve confronté à des techniciens au savoir-faire incontestable, mais à la compréhension du projet incomplète.

Par ailleurs, diriger de grands acteurs comme Jean Yanne n’est jamais une mince affaire. Par bonheur, le professionnalisme et l’inspiration de celui-ci sont déterminantsJacques Audiard raconte au public d’une master-class du Forum des images (Paris, 19 octobre 2009) que Jean Yanne, incité à une gestuelle de son choix, s’empare d’un miniclavier électronique pour improviser avec maestria un thème jazzy.. Jean-Louis Trintignant avait quelques difficultés à jouer certaines scènes, comme celle avec la prostituée. Il s’en expliquera plus tard : « Le tournage a été pénible. Je ne m’entendais pas très bien avec mon personnage, et je finissais par lui ressembler : un mauvais chien qui aboie tout le temps. »Cité par Marie-Noëlle Tranchant, in « Jean-Louis Trintignant, le misanthrope émerveillé », Le Figaro, 30 août 1994. Jacques Audiard découvre ainsi, à 42 ans, la solitude du réalisateur.
Le travail de montage, par lequel il avait commencé sa carrière, consacrera une solide amitié professionnelle avec Juliette Welfling. Le budget limité oblige à un travail de post-production sans solution de rechange, sans plans en réserve.
Un compositeur de 30 ans, Alexandre Desplat, signe la musique du film. Il fera une très grande carrière, avec Audiard mais aussi, entre autres, Stephen Frears, Roman Polanski, Wes Anderson et David Fincher.

 

Il naît d’une pièce de théâtre hollandaise (Regarder les hommes tomber, d’Alex Van Warmerdam), acclamée dans le monde entier, qui avait séduit le cinéaste en 1979. Il préfère ainsi ce titre à celui de Teri White (Triangle) et, a fortiori, à celui de la traduction française : Un trio sans espoir. Le récit pourrait se décliner selon les termes du titre : c’est l’histoire d’un homme qui esquisse quelques pas de danse très maladroits, puis tombe en assistant au départ d’une voiture avec le meurtrier de son ami. Un autre homme marche en boitant. Pourtant, Simon le dit à Johnny : « C’est pas dur de marcher, suffit de mettre un pied devant l’autre. » L’Homme de fer ne peut plus marcher, mais le comédien qui joue ce rôle a l’usage de ses jambes, ce qui sidère Johnny. Plusieurs hommes tombent, frappés ou tués. Parmi eux, Mickey, dont la photo de premier communiant s’altère des flammes de l’enfer, l’ange étant tortionnaire. Simon est sur la même pente, sa chute est lente, mais tout aussi infernale.
Autant de chutes, autant d’apocalypses singulières, sous le regard d’un spectateur vaguement coupable, comme Simon Hirsch, en quête d’une rédemption souvent honteuse.

Jacques Joubert